# 36 // Somerset House

Si vous passez par le Strand et que vous avez un moment à perdre, arrêtez-vous à Somerset House.

Pour la plupart des gens, Somerset House est l’endroit où l’on peut faire du patin à glace en hiver. Pour d’autres, c’est le siège du Courtauld Institute et de sa galerie d’art. La plupart ignorent souvent que c’était jadis le palais des reines d’Angleterre, puis le premier centre administratif du royaume.

Dans la Balade # 6, nous avions expliqué que la route qui reliait la Cité de Londres au hameau de Westminster (le Strand jusqu’à Trafalgar Square, puis la King’s Street devenue Whitehall) fut pendant des siècles bordée par les fastueuses résidences des courtisans, qu’ils soient grands aristocrates ou richissimes prélats. Ce n’est donc pas un hasard si Edward Seymour, 1er comte d’Hertford, s’y installe en 1539. Deux ans plus tôt, sa sœur Jane, troisième épouse d’Henri VIII, était morte en donnant naissance à l’héritier mâle tant attendu. Bien sûr, la famille maternelle du futur roi sut tirer profit de sa position. En 1539, donc, Edward Seymour se voit accorder par son royal beau-frère un terrain entre le Strand et la Tamise. La fortune de Seymour est évidemment décuplée à la mort du roi, lorsque son neveu monte sur le trône, en 1547, à l’âge de neuf ans. Il devient rapidement « gouverneur de la personne du roi », lord protecteur du royaume et 1er duc de Somerset. Deux ans plus tard, il lance la construction de Somerset Place, le premier palais de style Renaissance en Angleterre. Il ne pourra jamais s’y installer puisqu’il tombe en disgrâce peu après et est exécuté à Tower Hill le 22 janvier 1552. A sa mort, Somerset Place revient à la Couronne. Le jeune roi décide d’attribuer la demeure de son oncle félon à sa demi-sœur, Elisabeth, fille de la deuxième épouse, Anne Boleyn. Mais Edouard meurt la même année et c’est leur demi-sœur, Marie, qui devient reine. Elle est l’aînée des enfants d’Henri VIII, la fille de sa première épouse, Catherine d’Aragon. Si les deux sœurs sont en principe réconciliées, leurs relations restent très compliquées, l’une étant reine, l’autre l’héritière du trône, l’une étant catholique, l’autre protestante, l’une étant la fille de Catherine d’Aragon, l’autre celle d’Anne Boleyn… Du coup, pendant le court règne de Marie Tudor, Elisabeth passe peu de temps à Somerset House, d’autant plus qu’elle est parfois enfermée à la tour de Londres, parfois en résidence surveillée à Woodstock (là où sera construit le palais de Blenheim, voir Balade # 25). Finalement, Elisabeth monte sur le trône le 17 novembre 1558 et abandonne sa demeure à des courtisans, préférant s’installer aux palais de Whitehall et de Saint-James.
En 1603, à la mort d’Elisabeth, c’est son lointain cousin, Jacques VI, roi d’Ecosse, qui devient par ailleurs roi d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier. Il arrive à Londres avec sa famille et sa cour et commence à distribuer les palais. Alors que les reines d’Angleterre pouvaient traditionnellement disposer de Baynard’s Castle, un peu plus loin au bord de la Tamise, Jacques Ier décide d’accorder Somerset House à son épouse, Anne de Danemark. Mais elle ne l’occupe pas avant 1609 et la demeure sert donc à accueillir des dignitaires étrangers, mais aussi à tenir d’importants rendez-vous diplomatiques. C’est ici, notamment, que se tient la conférence de Somerset House, qui aboutit au traité de Londres du 19 août 1804. Ce traité met un terme à la guerre anglo-espagnole qui dure depuis 1585 et est bien connue à travers l’épisode de la destruction de l’Invincible Armada en face des côtes anglaises. Un fameux tableau représente la signature du traité de Londres. L’original se trouve dans les collections de la National Portrait Gallery, une copie est exposée au National Maritime Museum de Greenwich.
En 1509, donc, la reine Anne prend finalement possession de la demeure, que l’on connait désormais sous le nom de Denmark House. Elle lance une coûteuse campagne de travaux pour agrandir son palais et le mettre au goût du jour. Elle fait appel à Inigo Jones (1573-1652), qui travaille également pour elle à Greenwich (Queen’s House). La reine meurt le 2 mars 1619 à Hampton Court et son corps est ramené dans sa demeure londonienne. Comme le palais ne dispose pas de chapelle, le corps est exposé dans la grande salle. En avril 1625, le roi pousse à son tour son dernier soupir, dans son domaine de Theobalds, et c’est à nouveau la grande salle de Denmark House qui est choisie pour servir de chapelle ardente.
Peu après son accession, Charles Ier épouse Henriette-Marie de France, fille d’Henri IV et de Marie de Médicis. Il accorde Denmark House à sa très catholique épouse, le jour de la Saint-Valentin de l’année 1626. L’une des priorités de la nouvelle reine est de faire construire une chapelle catholique, ce qui est fait par Inigo Jones entre 1630 et 1635. L’architecte, qui avait introduit le style palladien en Angleterre (et donc le style classique, ou néoclassique), en profite pour imaginer un tout nouvel édifice, à la gloire de la fille du roi de France. Mais la Guerre civile la force à se réfugier en France. Le roi est exécuté devant le palais de Whitehall le 30 janvier 1649 et Cromwell s’empare du pouvoir. Pendant le Commonwealth, Somerset House, qui semble avoir retrouvé ce nom à cette époque, sert de quartier-général pour l’armée et de résidence à Lord Fairfax, son général en chef.
Après la Restauration, Henriette Marie, mère du nouveau souverain, peut reprendre possession du palais et, en 1661, lance la construction du projet conçu par Inigo Jones, mort en 1652. Il s’agit notamment d’édifier une splendide façade classique le long de la Tamise. Finalement, Henriette Marie décide de rentrer en France en 1665 et c’est la nouvelle reine, Catherine de Bragance, qui peut désormais jouir de Somerset House, qu’elle utilise peu, d’ailleurs. Elle préfère y installer une partie de sa suite, portugaise et catholique. En 1685, après la mort de Charles II et l’accession au trône de son frère, Jacques II, la reine Marie de Modène n’a guère le temps de profiter de la demeure, puisque la Glorieuse Révolution de 1688 chasse le couple royal et installe sur le trône leur fille aînée, la reine Marie II, conjointement avec son époux et cousin, Guillaume III d’Orange. Malgré les splendides aménagements réalisés par sir Christopher Wren (1632-1723) en 1685, le palais entre dans une période de sommeil.

Près d’un siècle plus tard, en 1775, Somerset House entre dans une nouvelle phase de son histoire. Officiellement, la bâtisse reste à la disposition des épouses des souverains britanniques. Ainsi, elle est accordée à la reine Charlotte, épouse de Georges III (celle de Bridgerton, voir la Balade # 29). L’idée est notamment de lui assurer un établissement si son royal époux vient à mourir avant elle. Mais deux éléments vont changer la donne. D’abord, le couple royal, dès que cela est possible, se plait à vivre une vie de famille, assez loin du protocole strict de la cour. C’est pour cette raison que Georges III achète Buckingham House, à quelques centaines de mètres du palais de Saint-James, et l’offre à son épouse. Ensuite, le gouvernement pense depuis de longues années à rassembler un certain nombre d’administrations au sein d’un même bâtiment. Ce projet est notamment soutenu par le grand Edmund Burke, qui milite pour la construction d’un « bâtiment national », vitrine du régime britannique et de la puissance du pays. C’est ainsi qu’en 1775 le Parlement vote une loi pour régler le sort de Somerset House : le roi est remboursé de son achat de Buckingham House, qui devient la résidence officielle de la reine, à la place de l’ancienne demeure des bords de la Tamise ; cette demeure peut donc être réaménagée pour accueillir les différents départements de l’administration du pays. C’est à sir William Chambers (1723-1796), « Comptroller of the King’s Works », qu’on confie la mission de reconstruire l’édifice. Cela va durer plus de 25 ans, entre 1775 et 1801. Chambers étant mort en 1796, c’est James Wyatt (1746-1813) qui prend la suite.
Le résultat est le gigantesque rectangle que l’on connaît aujourd’hui. Les quatre ailes d’origine, de six étages, forment une cour intérieure de 91 mètres sur 61 mètres (photographie de gauche). La façade sur la Tamise mesure 150 mètres de long. Elle est bordée par une vaste terrasse qui surplombe le fleuve (photographie du milieu). Cette terrasse est soutenue par un labyrinthe de salles voûtées, qui servent à la fois d’espace de stockage et d’accès fluvial, à travers une grande arche centrale. Au cours du XIXe siècle, de nouvelles ailes sont ajoutées, notamment le bâtiment du King’s College, London (par sir Robert Smirke) et la New Wing, du côté Ouest (par James Pennethorne, photographie de droite). En même temps, les quais de la Tamise sont aménagés et Somerset House perd son accès direct à la rivière.
Pendant près de deux siècles, cet immense ensemble va héberger une multitude d’institutions gouvernementales et de sociétés savantes. Citons, pêle-mêle, la Royal Academy of Arts (1779-1837), la Royal Society (1780-1857), la Society of Antiquaries (1780-1874, voir la Balade # 33), la Geological Society (1828-1874), la Royal Astronomical Society (1834-1874), le Navy Board (1789-1832) et de nombreux autres services du Navy Office (1789-1873), différentes administrations fiscales (Stamp Office, Tax Office, Excise Office, Inland Revenue, HM Customs and Excise, HM Revenue & Customs, 1789-2013), le Registry of Births, Marriages and Deaths (1837-1970) et des dizaines d’autres institutions plus ou moins connues (administrations du Duchy of Lancaster et du Duchy of Cornwall, Lottery Office, Pipe Office, Surveyor of Crown Lands, etc.).
Finalement, en 1984, le Somerset House Act lance le projet d’un gigantesque centre culturel et artistique. Cinq ans plus tard, en 1989, le Courtauld Institute of Arts et la Courtauld Gallery s’installent dans l’aile Nord, du côté du Strand. Dans les années 2000, la Gilbert Collection va également occuper quelques salles du palais, avant de rejoindre le V&A en 2009. En parallèle, le musée national de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg va présenter ses collections dans quelques salles, les Hermitage Rooms. Depuis, le bâtiment, administré par le Somerset House Trust, loue des bureaux à de nombreuses organisations culturelles (British Fashion Council, Royal Society of Literature, Cultural Institute du King’s College, etc.). Il existe également une exposition permanente au niveau de la Tamise (avec la barge du Lord Mayor of London) et des expositions temporaires au niveau du Strand. En plus de la patinoire installée en hiver, Somerset House est très souvent le cadre d’événements culturels ou « corporate », mais aussi de tournages de films (The Duchess, Sherlock Holmes, Sleepy Hollow, London has fallen, etc.).

A lire :
Simon Thurley, Somerster House. The Palace of England’s Queens. 1551-1692, Londres, London Topographical Society, 2009.
The Somerset House Trust, Somerset House. The Guidebook, Londres, Cultureshock Media, 2009.

www.somersethouse.org.uk
www.courtauld.ac.uk
www.courtauld.ac.uk/gallery

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