PARCOURS NAPOLEON Wallace Collection

La collection de sir Richard Wallace est en grande partie constituée sous le Second Empire, c’est-à-dire sous le règne de Napoléon III. Ce dernier est à la fois le neveu de Napoléon Ier et le petit-fils de sa première épouse, l’impératrice Joséphine. Rappelons en effet que, pour des questions dynastiques, l’Empereur avait organisé un mariage entre son frère puiné, Louis Bonaparte, et sa belle-fille, Hortense de Beauharnais.
Si la Wallace Collection est notamment célèbre pour ses trésors des XVIIe et XVIIIe siècle français (peintures de Fragonard, Boucher, Greuze, Watteau, mobilier de Boulle et de Riesener, etc.), elle renferme également une exceptionnelle collection de miniatures, dont plusieurs dizaines sont consacrées à l’Empereur et à sa famille. S’y ajoutent quelques tableaux et sculptures, et même quelques pièces de mobilier qui font de la Wallace l’une des plus intéressantes collections napoléoniennes au Royaume-Uni.
Nos autres Parcours Napoléon sont plutôt centrés sur les aspects militaires et les « ennemis » de l’Empereur. Celui-ci est plus intime. En plus de Napoléon lui-même, nous y découvrirons, effectivement, quelques-uns de ses proches : ses deux épouses, Joséphine et Marie-Louise ; son fils, le roi de Rome, et son fils adoptif, Eugène de Beauharnais ; deux de ses frères, Louis et Jérôme, et l’une de ses sœurs, Caroline, ainsi que l’époux de celle-ci, Joachim Murat. Bien sûr, les aspects militaires ne seront pas totalement absents : si le règne de Napoléon ne fut pas une dictature militaire, comme on le dit souvent (l’armée ne participe pas au pouvoir), le fait militaire reste une part importante de ce régime autoritaire. Avec lui, nous passerons la Garde en revue, nous serons à Marengo, à Acre, à Ulm, à Waterloo. Nous le croiserons aussi à l’île d’Elbe, et peut-être même à Sainte-Hélène. Il sera tantôt le général Bonaparte, tantôt le Premier consul, tantôt l’empereur des Français. Une vision accès complète, donc, du grand ennemi des Anglais !
Si les tableaux de sir Richard Wallace sont souvent plus intimes, ils sont aussi, parfois, plus énigmatiques que les grandes compositions martiales des autres collections londoniennes. Comme les caricatures de la Royal Collection, ils prêtent à réfléchir, à s’interroger sur leur sens caché. Mais ils ne prêtent pas à rire : ils sont emprunts de mélancolie, d’une sorte de nostalgie d’un passé révolu, que ce soit pour Napoléon ou pour ses simples soldats. Les portraits de la Waterloo Chamber du château de Windsor affirment la glorieuse satisfaction de tous ceux qui ont combattu contre Napoléon. Certains des tableaux de la Wallace Collection témoignent à l’inverse de la blessure profonde de ceux qui ont combattu pour lui. Nous ne sommes pas dans le palais d’une fastueuse dynastie, mais dans la demeure d’un outsider : le fils illégitime d’un aristocrate britannique, élevé par sa grand-mère paternelle, la marquise douairière, à partir de l’âge de 8 ans, dans le Paris de Charles X, puis de Louis-Philippe. Il grandit dans une France encore tiraillée entre l’Ancien Régime, la Révolution et Napoléon. Une France où les ambiguïtés des gouvernants n’aident sans doute pas les Français à concilier passé, présent et avenir : l’Orléans glorifie Napoléon, le Bonaparte se fait élire Président de la République. Une France, aussi, où triomphe le courant romantique. A la Wallace Collection, les œuvres du XVIIIe siècle célèbrent la joie de vivre, la légèreté, celles du XIXe siècle semblent plus cérébrales, plus sombres.

Ce Parcours Napoléon dans la Wallace Collection est l’un des parcours proposés par la Fondation culturelle francophone de Londres, dans le cadre du bicentenaire de la mort de l’empereur Napoléon Ier, survenue le 5 mai 1821, en territoire anglais. Ces parcours font partie de la programmation officielle de l’Année Napoléon 2021 et sont soutenus par la Fondation Napoléon et le British Napoleonic Bicentenary Trust.

Le présent parcours a été réalisé grâce au soutien et à la confiance de la Wallace Collection. Que soit ici remerciée toute l’équipe du musée.

Les textes ont été rédigés par Thomas Ménard, porteur du projet de création de la Fondation culturelle francophone de Londres. N’hésitez pas à lui signaler toute erreur en écrivant à t.menard (a) fcfl.uk.


Première partie : Napoléon

Miniatures

Commençons par une miniature assez originale, puisqu’elle est la seule, à la Wallace Collection, qui représente le jeune Napoléon Bonaparte, alors général de la Révolution. Rappelons que c’est le 22 décembre 1793, peu après la fin du siège de Toulon, où il s’est fait remarquer une première fois pour son génie militaire contre les Anglais, que Napoléon est nommé général de brigade. Deux ans plus tard, le 16 octobre 1795 (24 vendémiaire an IV), il est promu général de division suite à son intervention pour mater l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire. Encore quelques jours et, le 25 octobre, il devient le tout puissant général en chef de l’armée de l’Intérieur. Plus tard, il est général en chef de l’armée d’Italie (1796-1797), puis de celle d’Orient (campagne d’Egypte, 1798-1799). Il prend finalement le pouvoir en France à l’occasion du coup d’Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) et dirige le pays avec le titre de Premier consul.

Napoléon Ier comme général Bonaparte (Napoleon I as General Bonaparte), vers 1830-1870, artiste inconnu, © The Trustees of the Wallace Collection, M148, West Gallery III.

Cinq ans plus tard, le Premier consul est suffisamment puissant sur la scène internationale et à l’intérieur de la France pour imposer un régime monarchique à la République : le 18 mai 1804, il devient l’empereur des Français. Il est couronné le 2 décembre, à la cathédrale Notre-Dame de Paris, en présence du pape. Ce nouveau titre et la cérémonie parisienne sont aussi affaire d’image et de communication. Pendant les dix années de son règne, son visage est reproduit à l’infini, sur les pièces de monnaie, dans le marbre des statues, sous le pinceau des grands peintres, pour de gigantesques tableaux d’apparat, mais surtout pour d’innombrables miniatures, qui se répandent dans l’Europe entière et font la promotion du conquérant. Parmi les douze qui sont conservées dans les collections de sir Richard Wallace, certaines le représentent en uniforme de colonel de la Garde, sa tenue quotidienne, d’autres, plus rares, avec tous les attributs du pouvoir impérial.

1ère ligne, à gauche : Napoléon Ier, vers 1806-1810, Jean-Baptiste-Jacques Augustin (1759-1832), © The Trustees of the Wallace Collection, M8, West Gallery III.
1ère ligne, au milieu : Napoléon Ier, vers 1810, Jean-Baptiste-Jacques Augustin (1759-1832), © The Trustees of the Wallace Collection, M9, West Gallery III.
1ère ligne, à droite : Napoléon Ier, 19e siècle, Daniel Saint (1778-1847), © The Trustees of the Wallace Collection, M292, West Gallery III.

2e ligne, à gauche : Napoléon Ier, vers 1810, Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M209, West Gallery III.
2e ligne, au milieu : Napoléon Ier, vers 1805-1810, Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M211, West Gallery III.
2e ligne, à droite : Napoléon Ier, date inconnue, d’après Jean-Baptiste Isabey, © The Trustees of the Wallace Collection, M214, non exposé.

3e ligne, à gauche : Napoléon Ier, 1812, Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M231, West Gallery III.
3e ligne, au milieu : Napoléon Ier, 1810, Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M230, West Gallery III.
3e ligne, à droite : Napoléon Ier, vers 1806, Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M229, West Gallery III.

4e ligne, à gauche : Napoléon Ier, 1810, Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M232, West Gallery III.
4e ligne, au milieu : Napoléon Ier, 1815, Muneret (actif entre 1804 et 1815), © The Trustees of the Wallace Collection, M249, West Gallery III.
4e ligne, à droite : Napoléon Ier à cheval, vers 1820-1830, Joseph Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, M313, West Gallery III.


Tableaux

Sur les neuf tableaux qui représentent Napoléon, seul le premier, celui du baron Gros, lui est contemporain. Il date des années 1802-1803, alors que Bonaparte est encore Premier consul. Accompagné d’un officier d’état-major et de deux hussards, il passe les troupes en revue, chevauchant un splendide cheval blanc richement caparaçonné.
Antoine-Jean Gros est présenté au général Bonaparte par son épouse, Joséphine de Beauharnais, lors de la campagne d’Italie. Napoléon lui commande un tableau qui deviendra fameux, Bonaparte au pont d’Arcole (1796, diverses copies, notamment au Louvre et au château de Versailles). Plus tard, le Premier consul et l’Empereur feront appel à lui pour commémorer la campagne d’Egypte (Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 1804, musée du Louvre ; Napoléon aux pyramides, 1810, château de Versailles), mais aussi la campagne de Pologne (Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau, 1808, musée du Louvre). Après la chute de l’Empereur, Gros reste en France et peint désormais Louis XVIII et sa famille, notamment la duchesse d’Angoulême, fille de Louis XVI et Marie-Antoinette. On pense souvent, à tort, que son titre de baron est d’Empire, alors qu’il date de 1824.

Le général Bonaparte passant en revue les troupes (General Bonaparte reviewing Troops), vers 1802-1803, Antoine-Jean Gros (1771-1835), © The Trustees of the Wallace Collection, P303, West Gallery III.

Tous les autres tableaux de la Wallace Collection sont donc postérieurs à la mort de l’Empereur. Les deux peintures d’Auguste Raffet, si elles datent de 1845, commémorent des événements précis et datables. Le premier évoque l’un des huit assauts menés contre la ville d’Acre, pendant le siège de la ville, entre le 20 mars et le 21 mai 1799. C’est l’un des épisodes de la campagne d’Egypte, au cours de laquelle le général Bonaparte se retourne contre la Syrie ottomane, alors que le sultan a rejoint la coalition antifrançaise. Fort du soutien des navires anglais, la ville parvient à tenir et le siège se termine par l’abandon des Français. Cet échec est le début d’une tragédie, celle des pestiférés de Jaffa (voir Thierry Lentz, « Massacres et pestiférés de Jaffa », Napoléon : dictionnaire historique, Paris, Perrin, 2020).

Une attaque à Acre (An Attack on Acre), vers 1845, Auguste Raffet (1804-1860), © The Trustees of the Wallace Collection, P747, non exposé.

Sur le tableau suivant, Napoléon Ier est cette fois victorieux. Après la rupture de la paix d’Amiens (1802-1803), le Premier consul regroupe une grande partie de ses armées au camp de Boulogne, en prévision d’un débarquement dans les îles britanniques. Mais les Anglais, pour l’éviter, financent une troisième coalition contre la France. En août 1805, l’Autriche envahit l’allié bavarois et Napoléon, proclamé empereur le 18 mai 1804 et couronné le 2 décembre suivant, fait « pirouetter » les troupes de Boulogne vers l’Allemagne. Bientôt, les armées du général Mack sont contraintes à s’enfermer dans Ulm, encerclées par celles de l’Empereur. Dès le 20 octobre, après seulement quelques jours de siège, les Autrichiens se rendent. 25000 soldats à la solde des Habsbourg sont capturés et tous, sauf les officiers, sont envoyés en France. Les officiers, eux, doivent promettre de ne plus se battre contre l’Empereur. Cette scène est représentée par plusieurs artistes, notamment Charles Thévenin et, ici, Auguste Raffet. Finalement, c’est la bataille d’Austerlitz, le 2 décembre suivant, qui marque l’anéantissement (temporaire) de l’Autriche et de la Russie.

La reddition à Ulm (The Surrender at Ulm), 1845, Auguste Raffet (1804-1860), © The Trustees of the Wallace Collection, P745, non exposé.

La scène qui suit n’est pas datable précisément, mais elle est véritablement universelle : Napoléon qui passe ses troupes en revue dans la cour du palais des Tuileries, à Paris. Une première version, réalisée par Horace Vernet en 1838, est achetée au peintre par l’empereur Nicolas Ier de Russie et est désormais exposée au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Quelques années plus tard, Vernet en fait une copie en grisailles, à l’intention du graveur Jazet, qui souhaite diffuser la scène. L’original est intitulé Un invalide tendant une pétition à Napoléon lors d’une parade dans la cour du palais des Tuileries (Invalid Handing a Petition to Napoleon at the Parade in the Court of the Tuileries Palace). La copie porte un titre bien moins précis, et même erroné : Napoléon passant la Garde en revue sur la place du Carrousel. La scène se déroule bien dans la cour des Tuileries, entre le palais proprement dit et l’arc de triomphe du Carrousel, édifié par Percier et Fontaine, pour Napoléon, en 1809. La place du Carrousel se situe quant à elle au-delà de l’arc de triomphe, qu’on aperçoit à droite, en direction du palais du Louvre. A son sommet, on aperçoit les Chevaux de Saint-Marc. Tout un symbole : ils ornaient autrefois l’hippodrome antique de Constantinople, avant d’être volés par les Vénitiens lors de la quatrième croisade. Napoléon les « emprunte » à son tour, mais ils sont bien sûr rétablis sur la façade de la basilique Saint-Marc à la chute de l’Empire. Au fond, on voit l’aile Napoléon du palais des Tuileries, en construction, avec ses échafaudages. Elle a été construite entre 1807 et 1815, première étape d’une réunion du Louvre et des Tuileries du côté Nord, achevée par Napoléon III quelques décennies plus tard. Sur la copie, l’invalide est bien présent avec sa jambe de bois et ses enfants, sans doute un vétéran des guerres napoléoniennes, mais il n’est pas identifié comme tel dans le titre de l’œuvre. En revanche, la gravure finale cite le nom de quelques-uns des officiers qui accompagnent Napoléon : Eugène de Beauharnais, Murat, Ney, Junot et Duroc. Nous n’avons aucune information sur le chien qui scrute la scène, aussi bien sur le tableau de l’Ermitage que sur celui de la Wallace Collection.

Napoléon passant en revue la garde, place du Carrousel (Napoleon reviewing the Guard in the place du Carrousel), vers 1842-1842, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P572, West Gallery III.

Les compagnons de l’Empereur, on les retrouve encore sur le tableau d’Ernest Meissonnier, bien postérieur, puisqu’il date de 1868, peu avant la fin du Second Empire. D’après la notice de la Wallace Collection, Ney et Duroc sont à nouveau présents, rejoints par Berthier, Caulaincourt et Drouot. Apparemment, si on y regarde de plus près, on peut même apercevoir Roustam Raza, le fidèle mamelouk de Napoléon. Il se trouverait, sur son cheval blanc, juste derrière l’officier en uniforme bleu, dans la partie gauche du tableau. On devine son couvre-chef rouge et blanc.

Napoléon et son état-major (Napoleon and his staff), 1868, Ernest Meissonnier (1815-1891), © The Trustees of the Wallace Collection, P290, West Gallery III.

Le musée conserve également deux versions d’un portrait d’Hippolyte Bellangé, représentant Napoléon à cheval, regardant à travers une (courte) longue-vue, et chevauchant à proximité du cadavre d’un soldat, a priori britannique. Une bonne partie de l’œuvre de Bellangé est consacrée à l’épopée napoléonienne (la Moskova, Wagram, Friedland, La Corogne, le retour de l’île d’Elbe), mais aussi aux exploits du petit-neveu de Napoléon, l’Empereur Napoléon III (l’Alma, Magenta).

Napoléon sur un cheval alezan (Napoléon on a Chesnut Horse), 1836, Hippolyte Bellangé (1800-1866), © The Trustees of the Wallace Collection, P671, non exposé.

Napoléon sur un cheval gris (Napoléon on a Grey Horse), 1839, Hippolyte Bellangé (1800-1866), © The Trustees of the Wallace Collection, P683, non exposé.

Les deux tableaux suivants sont très proches, par leur composition et les différents éléments qu’ils représentent. Le premier est signé Vernet et date de la fin des années 1810. Le second est l’œuvre de Bellangé et est beaucoup plus tardif, 1852. Le premier représente un grenadier de la Garde à l’île d’Elbe. Le second n’est qu’un grenadier de la Garde, mais l’ensemble laisse supposer qu’il s’agit également du minuscule empire laissé à Napoléon après la première abdication. L’Empereur est présent dans les deux scènes, dans la partie gauche. Chez Vernet, il est sous un drapeau tricolore, avec un officier qui lui montre la mer, et sans doute plus précisément le navire qui s’y trouve. D’autres officiers, de différents régiments, peut-être des proches de l’Empereur, entourent un canon. Un peu plus loin, des hommes bivouaquent autour d’une marmite qui chauffe sur un feu de camp. Le grenadier nous regarde fixement et fièrement, avec à ses pieds un tambour. Derrière lui, un autre grenadier observe la mer.
Sur le tableau de Bellangé, l’Empereur est plus proche, mais un peu seul, bien qu’accompagné de trois officiers. Le premier Napoléon semblait décidé, les bras croisés, celui-là résigné, les bras derrière le dos. L’artillerie a cédé sa place à la cavalerie. Plus de camp de fortune mais une tente parée du drapeau tricolore. Le grenadier évite notre regard. Il est vieux et semble lassé de son bonnet. Lassé de tout en fait. Comme l’Empereur.
Que s’est-il passé entre ces deux tableaux ? Napoléon est mort, le 5 mai 1821, à Sainte-Hélène. Il a été enterré, deux fois. C’est peut-être la clé du mystère dans ce jeu des différences. Peut-être aussi est-ce Sainte-Hélène qui est représentée, plus que l’île d’Elbe.

Un grenadier de la Garde sur l’île d’Elbe (A Grenadier of the Guard at Elba), vers 1818-1820, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P367, West Gallery III.

Un grenadier de la Garde (A Grenadier of the Guard), 1852, Hippolyte Bellangé (1800-1866), © The Trustees of the Wallace Collection, P586, West Gallery III.

Nous terminons cette série, justement, par la mort de l’Empereur. Ce tableau de Vernet est surprenant, surréaliste, presque mystique. Il commence à le peindre en juillet 1821, lorsque la nouvelle de la mort de Napoléon arrive en France. Il le termine quelques mois plus tard.
La tombe de l’Empereur est encore fraiche, on vient de l’enterrer, la pelle est encore sur le sol, tout près du bicorne et de l’épée. C’est comme si Montholon avait enterré son maître lui-même. Il se tient le visage, sans doute pour cacher ses larmes, en soutenant Bertrand et sa famille, éplorés : son épouse, Fanny, et leurs quatre enfants, dont le plus jeune est né à Sainte-Hélène. A droite, les compagnons de l’Empereur, dont certains ont perdu la vie pendant ces vingt années de guerre. Certains portent encore l’uniforme des officiers de l’armée révolutionnaire, certains la perruque poudrée. D’autres sont plus napoléoniens. Certains portent une couronne de laurier. Derrière eux, une nuée de soldats, qui semble emportés par les nuages. Et devant, un étrange individu au costume oriental, peut-être Rustam Raza, peut-être Ali, peut-être un autre.
Bien sûr, l’Empereur a été enterré dans les terres, près d’un ruisseau, mais Vernet a replacé sa tombe sur un éperon rocheux, entouré par les flots. A ses pieds, les débris d’un navire, une ancre. La quille égrène les étapes d’une vie de combats, des victoires et une défaite finale : Rivoli, Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, Moskova, Montmirail, Ligny, Waterloo. Une couronne de laurier flotte dans les eaux, comme si la gloire de l’Empereur était emportée par les flots. La fin d’une époque. Le début d’une légende.

La tombe de Napoléon (Napoleon’s Tomb), 1821, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P575, non exposé.


Sculptures

Sur les trois statues de l’Empereur conservées dans la Wallace Collection, la première est bien identifiable. On reconnait le visage de Napoléon, son uniforme et son bicorne. Elle est également datable, puisque le socle porte le nom de l’île d’Elbe. Rappelons quelques dates. Le 3 avril 1814, le Sénat proclame sa déchéance. Le 6 avril, il abdique à Fontainebleau. Le 11 avril, il signe le traité de Fontainebleau : il garde son titre impérial et se voit attribuer la pleine souveraineté sur l’île d’Elbe, vaste rocher de 224 km² au large de la Toscane. Le 20 avril se tiennent les fameux Adieux de Fontainebleau : « Soldats de ma Vieille Garde, je vous fais mes adieux. […] Adieu, mes enfants ! Je voudrais vous presser tous sur mon cœur ; que j’embrasse au moins votre drapeau ! Adieu encore une fois, mes vieux compagnons ! Que ce dernier baiser passe dans vos cœurs ! » Le 29 avril, le toujours Empereur embarque sur une frégate anglaise à Saint-Raphaël. Le 4 mai, il débarque dans son nouvel Empire. Le 26 février 1815, Napoléon embarque à nouveau, pour regagner la France, dans les deux sens du terme. Le temps des Cents-Jours est presque arrivé.

Napoléon Ier (Napoleon I), vers 1814-1815, artiste inconnu, © The Trustees of the Wallace Collection, S230, West Gallery III.

Les deux autres statues sont plus déconcertantes. On n’a guère l’habitude de voir l’Empereur dans le plus simple appareil, surtout en France.
Celle-ci est la version réduite (62,7 cm de haut) de la fameuse statue d’Antonio Canova (3,45 m de haut au niveau de la main gauche). Intitulée Napoléon en Mars désarmé et pacificateur, elle est commandée par le Premier consul, en 1802, au grand artiste italien (Vénitien) de l’époque. Lorsqu’il la termine, en 1806, Napoléon est déjà devenu empereur, et la comparaison avec le roi des dieux était sans doute encore plus flatteuse. Mais il ne l’a découvre qu’en avril 1811 et la refuse : la statue est trop athlétique ! Effectivement… Après la chute de Napoléon, elle est finalement achetée à Louis XVIII par le gouvernement anglais et offerte au duc de Wellington, qui collectionne les œuvres de Canova. L’original se trouve depuis au pied de l’escalier de sa demeure londonienne, Apsley House. Notez qu’une feuille de vigne cache son intimité.
La feuille de vigne est également présente sur la copie en bronze, fondue par Francesco Righetti et son fils Luigi, et qui orne désormais la cour du Palazzo Brera, à Milan. En revanche, Napoléon est « au naturel » sur cette version réduite. Ce qu’on peut croire être une pomme, dans sa main droite, est en fait l’orbe qui supporte une Victoire ailée (c’est un pied, et pas une feuille !). Quant à sa main gauche, elle est en position pour tenir une lance. Lance et Victoire sont bien présentes à Apsley House et à Milan.

Napoléon Ier (Napoleon I), vers 1810-1815, d’après Antonio Canova (1757-1822), fondu par Francesco Righetti (1749-1819) ou Luigi Righetti (1780-1852), © The Trustees of the Wallace Collection, S231, West Gallery III.

Quant à la troisième statue, elle va de pair avec celle de Marie-Louise (voir ce personnage), également présentée à l’antique, mais nettement plus vêtue. Ici, Napoléon est couronné de feuilles de laurier (et peut-être de feuilles d’olivier sur l’autre côté ?). Il tient dans sa main droite un faisceau constitué des attributs et outils des artistes : le rapporteur de l’architecte, le pinceau du peintre, le ciseau du sculpteur. Napoléon est devenu l’empereur des arts, personnification d’Apollon.

L’empereur Napoléon Ier (The Emperor Napoleon I), 1812, François-Aimé Damerat, fondu par Lacour, © The Trustees of the Wallace Collection, S228, West Gallery III.


Deuxième partie : la famille de Napoléon

A part quelques sculptures et peintures, les proches de Napoléon sont essentiellement présents à la Wallace au travers de sa riche collection de miniatures. Ici, nous ne rappellerons que quelques éléments de la vie de ces personnages aux destins parfois bien connus, parfois beaucoup moins. Pour le détail, nous vous renvoyons à l’excellent ouvrage de Pierre Branda, chef du service patrimoine de la Fondation Napoléon (Pierre Branda, La saga des Bonaparte : du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Perrin, 2018), ainsi qu’à quelques biographies plus ou moins récentes.


Joséphine

NB : cette courte notice biographique de l’impératrice Joséphine est identique à celle incluse dans le Parcours Napoléon dans les Collections royales.

C’est le jeune général Bonaparte qui choisit de renommer Joséphine celle qui est en fait née Marie-Josèphe Rose Tascher de la Pagerie. Elle voit le jour le 23 juin 1763 dans une grande famille de planteurs de la Martinique. Seize ans plus tard, elle se marie, à Paris, avec le rejeton d’une autre famille installée aux Antilles, Alexandre de Beauharnais. Elle lui donne deux enfants, Eugène et Hortense. A la Révolution, le bouillonnant vicomte-soldat se lance en politique, dans le camp des jacobins. En juin 1791, c’est lui qui préside l’assemblée nationale alors que l’on découvre la fuite de la famille royale qui, comme on le sait, se termine piteusement à Varennes. Bien que jacobin (ou parce que jacobin), Alexandre est emporté par la Terreur et guillotiné, tandis que sa jeune épouse est enfermée aux Carmes.
Puis vient le temps de la gloire pour Joséphine, dans les salons et les alcôves des nouveaux dirigeants, Hoche, Tallien et autre Barras. C’est là (dans un salon, d’abord) qu’elle rencontre Napoléon, un petit général corse qui commence à faire parler de lui. Ils se marient le 9 mars 1796, six mois après leur première rencontre. Il est indéniable que l’influence et l’ambition de l’un a profité à l’autre, et inversement. Encore quelques années et Joséphine devient l’épouse du Premier consul, mais surtout la toute première impératrice des Français. Elle est couronnée avec Napoléon Ier, à Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804. Le fameux tableau de David a contribué à sa légende puisque, comme on le sait, il ne représente pas le pape Pie VII qui couronne Napoléon (il s’est couronné lui-même), mais l’Empereur couronnant Joséphine. La Wallace Collection conserve un magnifique portrait de l’Impératrice où Prud’hon révèle sa grande beauté, ainsi que quatre miniatures, dont l’une, par Isabey, est associée à celle de son auguste époux.

L’impératrice Joséphine (The Empress Josephine), 1805-1809, Pierre-Paul Prud’hon (1758 – 1823), © The Trustees of the Wallace Collection, P315, West Gallery III.

A gauche : L’impératrice Joséphine (The Empress Josephine), 1814, Ferdinando Quaglia (1780-1853), © The Trustees of the Wallace Collection, M288, West Gallery III.
Au centre : L’impératrice Joséphine ? (The pose recalls that in Prud’hon’s portrait of Josephine The Empress Joséphine), vers 1805-1801, Louis-François Aubry (1767-1851), © The Trustees of the Wallace Collection, M5, West Gallery III.
A droite : L’impératrice Joséphine (The Empress Josephine), vers 1804-1810, Daniel Saint (1778-1847), © The Trustees of the Wallace Collection, M295, West Gallery III.

Napoléon Ier ; L’impératrice Joséphine (Napoleon I ; The Empress Josephine), 1812 ; vers 1810-1814, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M215 / M216, West Gallery III.

Si l’amour n’est évidemment pas absent de leur relation, le mariage de Napoléon et Joséphine reste éminemment politique. Nous l’avons dit : c’est l’alliance stratégique de deux ambitieux. C’est donc assez logiquement la politique qui emporte leur mariage, à défaut d’emporter leurs sentiments. Puisqu’il a instauré une monarchie héréditaire, l’Empereur souhaite une descendance. Comme cela n’est plus possible avec Joséphine, il lui impose un divorce, ou plutôt une dissolution de leur mariage, puisque le mot divorce n’est jamais utilisé. La Wallace a le privilège de conserver dans ses collections le plus fameux tableau représentant la cérémonie officielle, tenue le 15 décembre 1809, dans le grand cabinet de l’Empereur, au palais des Tuileries.
Napoléon est sur son trône. A ses côtés se trouvent Eugène de Beauharnais, le fils de Joséphine, adopté quelques années plus tôt, ainsi que son beau-frère, Joachim Murat, roi de Naples. Joséphine, telle une figure tragique antique, pointe du doigt le document scellant son destin, tenu par Cambacérès, l’archichancelier de l’Empire et le numéro 2 du régime. Près de lui, Regnaud de Saint-Jean d’Angely, secrétaire de l’état de la famille impériale. Joséphine est soutenue par sa fille, la reine Hortense, qui a épouse Louis, le frère de Napoléon et roi de Hollande. Joséphine conserve son titre d’impératrice et l’amitié de l’Empereur, ainsi qu’une confortable pension et des biens immobiliers de premier choix, comme la Malmaison ou le palais de l’Elysée, qui sera bientôt échangé contre le palais de Laeken, près de Bruxelles. Si elle continue à exercer une certaine influence après le divorce, elle ne survit pas à l’Empire. Elle s’éteint à la Malmaison le 29 mai 1814, quelques semaines après l’abdication de l’Empereur et son départ pour l’île d’Elbe.
A lire : Bernard Chevallier et Christophe Pincemaille, L’impératrice Joséphine, Paris, Payot, 2002.

Le divorce de l’impératrice Joséphine (The Divorce of the Empress Josephine), 1846, Henri-Frédéric Schopin (1804-1880), © The Trustees of the Wallace Collection, P568, West Gallery III.

La reine Hortense n’est pas représentée dans les collections d’Hertford House (sauf sur le tableau précédent), à la différence de son frère, Eugène, sur la miniature suivante. Né à Paris le 3 septembre 1781, il a douze ans lorsque son père est guillotiné et quatorze lorsque sa mère épouse Napoléon. Très proche de ce dernier, il représentera toujours pour l’Empereur une sorte de fils idéal, docile et loyal, qu’il malmène, comme tous les autres, mais à qui il pardonne tout, à la différence de tous les autres.
Lorsqu’il devient empereur, puis roi d’Italie, Napoléon Ier le choisit pour être son vice-roi, à Milan. Il en fait également son successeur putatif, en l’adoptant, alors que ses frères et ses neveux sont les héritiers de l’Empire. Pour lui (mais pas pour eux), la naissance du roi de Rome ne change rien puisque Napoléon a promis que le royaume d’Italie serait détaché de l’Empire à sa mort : s’il n’a pas de deuxième fils, le roi de Rome héritera de l’Empire et Eugène du royaume. Mais le sort en a décidé autrement, à moins que ce ne soit l’hiver de Russie. Alors que l’Europe presque entière se soulève contre Napoléon et le traque jusqu’en France, Eugène est l’un des rares à lui rester fidèle. Sa loyauté lui fait peut-être perdre sa couronne d’Italie. Le duc de Leuchtenberg (son autre titre) se réfugie chez son beau-père, le roi de Bavière, où sa fortune lui permet de mener grand train, aux côtés de sa belle épouse, Auguste de Wittelsbach, et de ses enfants, dont certains deviendront gendre du tsar Nicolas Ier, impératrice du Brésil, reine de Suède. Il meurt à Munich le 21 février 1824, à peine trois ans après son père adoptif.
A lire : Michel Kerautret, Eugène de Beauharnais : fils et vice-roi de Napoléon, Paris, Tallandier, 2021.

Eugène de Beauharnais, vers 1814-1815, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M247, West Gallery III.


Marie-Louise et le roi de Rome

Le second mariage de Napoléon est tout aussi politique que le premier, et l’amour est bien présent également, même si la relation semble être beaucoup moins passionnelle qu’elle ne l’avait été avec Joséphine (et qu’elle l’est peut-être toujours). Dans le cadre de sa politique européenne, Napoléon a longtemps hésité à épouser la sœur d’Alexandre Ier de Russie, mais il doit finalement choisir Marie-Louise, l’une des filles de François Ier d’Autriche. L’ancien général jacobin épouse la petite-nièce de Marie-Antoinette. Le conquérant de l’Europe épouse la petite-fille de l’une de ses pires ennemies, Marie-Caroline de Naples. Un premier mariage est célébré le 11 mars 1810, par procuration, à Vienne. Un deuxième, civil, le 1er avril 1810, à Saint-Cloud. Un troisième, religieux, le lendemain, dans le Salon carré du Louvre. Marie-Louise, née le 12 décembre 1791, a 18 ans. Napoléon Ier en a 40. Leur union a été consommée dès le 27 mars, le jour de leur première rencontre !
Dans les collections de Richard Wallace, la jeune impératrice apparaît cinq fois : dans la statue qui va de pair avec celle d’un Napoléon en petite tenue, déjà évoquée ; sur deux miniatures, seule ; sur une autre miniature, avec son fils, le roi de Rome ; sur une dernière, groupée avec celles de son époux et de son fils.

L’impératrice Marie-Louise (The Empress Marie-Louise), 1812, François-Aimé Damerat, fondu par Lacour, © The Trustees of the Wallace Collection, S229, West Gallery III.

A gauche : L’impératrice Marie-Louise (The Empress Marie-Louise), 1812, Jean-Pierre Menuisier (1783-après 1818), © The Trustees of the Wallace Collection, M152, West Gallery III.
A droite : L’impératrice Marie-Louise (The Empress Marie-Louise), 1810-1850, attribué à Jean-Baptiste Isabey, © The Trustees of the Wallace Collection, M212, non exposé.

Le 20 mars 1811, à 9h15 du matin, Marie-Louise donne naissance, au palais des Tuileries, à l’héritier tant attendu : Napoléon François Charles Joseph Bonaparte. Il reçoit le titre de Prince impérial, mais surtout celui de roi de Rome. L’Empereur semble avoir été un père attentif, aimant et très présent, en tout cas lorsqu’il n’était pas absent ! Mais, du fait des voyages officiels dans l’Empire, des campagnes de Russie et d’Allemagne, Napoléon a finalement assez peu côtoyé ce fils qu’il avait tant espéré. Le petit roi de Rome a à peu trois ans lorsque son père l’embrasse pour la dernière fois, le 24 janvier 1814, avant son départ pour la campagne de France. On connait la suite. Marie-Louise doit fuir devant les armées coalisées qui approchent de Paris. Pour sauver sa vie et celle de son fils, ainsi que leur avenir, elle se place sous la protection de son père, l’empereur d’Autriche, l’un de ceux qui, justement, sont en train de chasser Napoléon du pouvoir. Mère et fils se réfugient à Vienne, où, comme chacun sait, l’Aiglon est élevé en archiduc autrichien, avec le titre obscur de duc de Reichstadt. Il meurt, sans alliance ni postérité, le 22 juillet 1832, à l’âge de 21 ans. Il avait dit de lui « Ma naissance et ma mort, voilà toute mon histoire. Entre mon berceau et ma tombe, il y a un grand zéro ». Sa postérité fut en fait sa légende, propre au XIXe siècle romantique, celle d’un prince charmant sacrifié sur l’autel de la lutte politique des adultes, en l’occurrence, celle entre son père français et son grand-père autrichien.

A gauche : Le roi de Rome, d’après Isabey, 1814-1850, J.J. Bilfeldt (1792-1849), © The Trustees of the Wallace Collection, M250, non exposé.
Au centre : L’impératrice Marie-Louise et son fils, le roi de Rome (The Empress Marie-Louise and her son, the King of Rome), 1815, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M210, West Gallery III.
A droite : le roi de Rome (The King of Rome), 1815-1860, Jean-Baptiste-Désiré Troivaux (1788-1860), © The Trustees of the Wallace Collection, M312, West Gallery III.

Après s’être réfugiée à Vienne, Marie-Louise refuse de rejoindre Napoléon à l’île d’Elbe, pas plus qu’elle n’ira à Sainte-Hélène. Le congrès de Vienne fait d’elle la nouvelle duchesse de Parme, où elle s’empresse d’aller régner, sans son fils, qu’elle abandonne à la Hofburg, mais avec l’Autrichien Neipperg, qui devient son amant, puis son mari, le 8 août 1821, quelques mois après la mort de Napoléon. Ils ont quatre enfants. Elle convole une troisième fois, en 1834, avec un militaire français, Charles-René de Bombelles. Elle meurt à Parme, le 17 décembre 1847.
A lire : Charles-Eloi Vial, Marie-Louise, Paris, Perrin, 2017.

Napoléon Ier, Marie-Louise et le roi de Rome (Napoleon I), vers 1815, à la manière de Jean-Baptiste Isabey, © The Trustees of the Wallace Collection, M244, West Gallery III.


Les frères et sœurs de l’Empereur

Parmi les quatre frères de l’Empereur, Louis (1778-1846) et Jérôme (1784-1860) sont représentés, mais ni Joseph (1768-1844), l’aîné, ni Lucien (1775-1840).

Comme nous l’avons dit, Louis a été choisi comme époux pour Hortense, la fille de Joséphine. Il est donc à la fois le frère et le gendre de Napoléon, puisque celui-ci a adopté sa belle-fille. L’idée était que leur progéniture pourrait unir les deux familles, Bonaparte et Beauharnais, en une seule. D’ailleurs, le fils aîné de Louis et Hortense a longtemps été considéré comme le successeur désigné de l’Empereur. L’idée, quelque peu machiavélique, fut abandonnée avec sa mort prématurée et surtout après la naissance du roi de Rome.
Il faut dire que le frère cadet de Napoléon, né le 2 septembre 1778, posait quelques problèmes à son aîné. A la proclamation de l’Empire, seuls Joseph et Louis avaient reçus le titre de prince français et l’une des grandes dignités de l’Empire, celle de grand électeur pour Joseph et celle de grand connétable pour Louis. Lucien était fâché avec son frère et vivait reclus à Rome puis… en Angleterre, de manière plus ou moins forcée. Quant à Jérôme, le chef de famille l’avait envoyé calmer son ardeur et son indiscipline dans la Marine impériale. Et puis vint le temps des royaumes associés à l’Empire. Le 30 mars 1806, Joseph devient roi de Naples. Il doit céder ce trône à Murat en 1808, contre celui d’Espagne. Jérôme, lui, s’est vu attribuer le nouveau royaume de Westphalie en 1807. Entre temps, le 5 juin 1806, Louis est devenu roi de Hollande.
Le problème de Louis, comme plusieurs de ses frères d’ailleurs, est qu’il souhaite être un roi à part entière, alors que Napoléon ne le considère que comme son représentant sur place. Si l’on ajoute des problèmes médicaux et, sans doute, des désordres psychologiques, ainsi que sa mésentente avec Hortense, exacerbée par les manigances de Napoléon et Joséphine, on comprend un peu mieux son caractère rebelle. L’histoire néerlandaise s’achève par sa fuite de Hollande et son installation dans une Autriche qui allait bientôt se soulever contre l’Empereur. Louis est donc contraint de rentrer en France, où l’Empire s’effondrait. Vient ensuite le temps de l’exil, puis sa mort, le 25 juillet 1846. Deux ans plus tard, le plus jeune de ses fils, Louis-Napoléon, est élu Président de la République, avant de se proclamer empereur des Français.

Louis Bonaparte, roi de Hollande (Louis Bonaparte, King of Holland), vers 1810, Daniel Saint (1778-1847), © The Trustees of the Wallace Collection, M294, West Gallery III.

NB : cette courte notice biographique de Jérôme Bonaparte est identique à celle incluse dans le Parcours Napoléon dans les Collections royales.

Jérôme, le petit dernier des frères, aurait pu mal tourner ! C’est un adolescent turbulent. Alors, Napoléon l’envoie dans la marine pour le calmer. Cela ne le calme pas vraiment. En 1803, il abandonne son commandement dans les Antilles pour filer aux Etats-Unis. Là, encore mineur, il épouse une Américaine, Elizabeth Patterson. L’Empereur, furieux, fait casser l’union par décret, deux ans plus tard, et interdit l’accès du territoire à la jeune femme, qui est enceinte. La souche des Bonaparte-Patterson donnera à l’Amérique un certain Charles-Joseph Bonaparte-Patterson (1851-1920), qui fondera l’ancêtre du FBI pour le président Theodore Roosevelt !
Quant à Jérôme, il est remarié avec une certaine Catherine : un parti nettement plus intéressant, surtout d’un point de vue politique, puisqu’elle est la fille du roi de Wurtemberg. Encore une fois, Napoléon place les membres de sa famille sur l’échiquier européen. D’ailleurs, Jérôme devient lui-même roi de Westphalie quelques jours après son mariage, le 8 juillet 1807. Il conserve son trône pendant plus de 6 ans, implantant plutôt bien en Allemagne les fameuses « masses de granit » voulues par son frère dans l’Empire. Et puis, comme souvent avec les frères et sœurs de Napoléon, les choses tournent au vinaigre : Jérôme participe à la campagne de Russie, mais il abandonne son commandement et rentre à Cassel, sa capitale. Quand les choses commencent à mal tourner pour Napoléon, il abandonne Cassel pour Paris. Puis, quand elles tournent vraiment mal, il abandonne la France pour Trieste ! Commence alors une vie d’exil, comme tous les Napoléonides, entrecoupée par l’épisode des Cent-Jours. Mais, dans un sens, on peut dire que c’est celui des frères qui a le mieux réussi, puisqu’il est le dernier encore en vie lorsque le Second Empire est proclamé. C’est aussi dans sa descendance que se prolonge, jusqu’à nos jours, la Maison Bonaparte. Il meurt le 24 juin 1860 et est inhumé aux Invalides, aux côtés de Napoléon et de Joseph. Quant à son épouse, la reine Catherine, elle s’est éteinte à Lausanne en 1835 et repose auprès de sa famille, dans la chapelle du château de Ludwigsburg.

A gauche : Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie (Jerome Bonaparte, King of Westphalia), 1808, Jean-Baptiste-Jacques Augustin (1759-1832), © The Trustees of the Wallace Collection, M7, West Gallery III.
Au centre : Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie (Jerome Bonaparte, King of Westphalia), vers 1807-1813, à la manière de Jean-Baptiste Isabey, © The Trustees of the Wallace Collection, M213, West Gallery III.
A droite : Catherine, reine de Westphalie (Catherine, Queen of Westphalia), 1807-1840, à la manière de Jean-Baptiste-Jacques Augustin, © The Trustees of the Wallace Collection, M150, West Gallery III.

On le sait, Napoléon n’avait pas que des frères. Elisa (1777-1820), Pauline (1780-1825) et Caroline (1782-1839) ont aussi joué un rôle important dans l’épopée napoléonienne.
Elisa, qui avait épousé Felix Baciocchi sans l’autorisation de son frère, est sans doute la plus brillante : Napoléon fait d’elle « la première femme haut fonctionnaire de notre histoire » (voir Thierry Lentz, Napoléon : dictionnaire historique, Paris, Perrin, 2020), en la nommant gouverneur général des départements de Toscane. Pauline est peut-être la plus loyale : elle obéit aux ordres de son frère et épouse Leclerc, qui meurt à Saint-Domingue, puis le richissime prince Camille Borghèse. Avec Madame Mère, c’est le seul membre de la famille à rendre visite à Napoléon à l’île d’Elbe et à tenter d’améliorer son sort en utilisant la fortune de son mari. Mais la plus flamboyante, c’est évidemment Caroline. C’est d’ailleurs la seule des sœurs à être représentée à la Wallace Collection.
Née Maria-Annunziata Buonaparte le 25 mars 1782 à Ajaccio, elle épouse en 1800 le non moins flamboyant Joachim Murat. Elle ne daigne pas se rendre dans le grand-duché de Berg, confié à Murat en 1806. En revanche, deux ans plus tard, elle le suit à Naples. Son époux succède à Joseph en tant que roi de Naples. Elle devient donc reine, la seule des filles Bonaparte à porter ce titre. Mais, comme tous les autres, et comme cela a déjà été dit, Joachim et Caroline sont jaloux de leur position et entendent l’occuper pleinement. D’où des tensions continuelles avec l’Empereur, jusqu’à la rupture. Après la débâcle de la campagne de Russie, Napoléon s’empresse de rentrer à Paris pour reconstituer ses forces. Il confie le commandement de la Grande Armée à Murat. Mais celui-ci file à son tour (comme Jérôme, plus tôt), abandonnant le commandement à Eugène de Beauharnais. Finalement, Naples se range du côté des Alliés : pour sauver son trône, Murat attaque le royaume d’Italie. Pendant le congrès de Vienne, les vainqueurs lui font miroiter le maintien de sa souveraineté sur le Sud de la péninsule. Mais il joue à nouveau un jeu trouble pendant les Cent-Jours. Il s’attaque aux Autrichiens et prétend unifier l’Italie sous son sceptre. Il finit exécuté, le 13 octobre 1815, sur ordre de Ferdinand IV, le Bourbon restauré à Naples. Quant à Caroline, sentant le vent tourner, elle s’était placée sous la protection des Autrichiens. Pendant le quart de siècle suivant, elle passe d’un exil à l’autre, de l’Autriche à l’Italie, à peu près abandonnée par la famille qu’elle avait abandonnée. Elle meurt à Florence le 18 mai 1839.

A gauche : Joachim Murat, roi de Naples (Joachim Murat, King of Naples), après 1805, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M208, West Gallery III.
Au centre : Caroline Murat, reine de Naples (Caroline Murat, Queen of Naples), vers 1808-1812, Louis-François Aubry (1767-1851), © The Trustees of the Wallace Collection, M4, West Gallery III.
A droite : Joachim Murat, roi de Naples (Joachim Murat, King of Naples), vers 1805-1810, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), © The Trustees of the Wallace Collection, M248, West Gallery III.


Les tableaux de Joseph et de l’oncle Fesch

S’ils ne sont pas représentés dans les collections de la Wallace, deux autres membres de la famille impériale y sont tout de même présents à travers des tableaux qu’ils ont possédés. Il s’agit de Joseph Bonaparte, le frère aîné de Napoléon, et de Joseph Fesch, le demi-frère de sa mère. Certaines de ces œuvres illustrent d’ailleurs une part, plus ou moins sombre, des conquêtes napoléoniennes.

Le premier tableau, celui de Murillo, appartenait aux collections royales espagnoles. Il est mentionné au palais du Prado en 1772, sous le règne de Charles III de Bourbon. En 1808, à l’occasion de l’entrevue de Bayonne, l’Empereur confisque leur royaume à Charles IV et son fils, Ferdinand, qui se disputaient la couronne, et le confie à son frère aîné, Joseph, qui était jusque-là roi de Naples. Logiquement, le nouveau roi d’Espagne fait main basse sur tout le patrimoine royal espagnol, y compris les inestimables collections de tableaux. Certains sont sans doute envoyés en France, dans les propriétés personnelles du roi Joseph. D’autres restent à Madrid et dans les palais espagnols. Lorsqu’il est contraint de fuir, Joseph se livre à un véritable pillage et il faut bien reconnaître que les innombrables chariots qui suivent l’armée ont contribué à la défaite des Français. Joseph n’est d’ailleurs pas le seul responsable : les maréchaux, les officiers et les simples soldats se sont largement servis. Prise de guerre ou pillage ? La plus grande partie est perdue à la bataille de Vittoria. C’est ainsi que le général Wellesley récupère une partie des collections de tableaux des anciens rois d’Espagne. Charles IV, reconnaissant, lui en offre quelques dizaines, dont beaucoup ornent aujourd’hui les murs d’Apsley House, la demeure londonienne des ducs de Wellington.
Le destin de ce Murillo est incertain. Après avoir appartenu à Joseph, il passe au duc de Bellune, c’est-à-dire à Claude-Victor Perrin, plus connu sous le nom de maréchal Victor. Est-ce à dire que Joseph l’avait envoyé en France, puis vendu à Victor ? Ou qu’il était resté à Madrid et était passé à Victor pendant la campagne d’Espagne ? Victor l’aurait-il envoyé en France avant la défaite ? Ou a-t-il pu le sauver de la débâcle française ? On sait seulement qu’il le cède lors d’une vente aux enchères à Paris le 27 mai 1841. Il n’est pas, dans tous les cas, rendu aux Bourbons d’Espagne après la chute de l’Empire.

Le mariage de la Vierge Marie (The Marriage of the Virgin), vers 1670, Bartolomé-Esteban Murillo (1617-1682), © The Trustees of the Wallace Collection, P14, Great Gallery.

La trajectoire du Teniers est encore plus floue. Il appartient à Joseph, roi d’Espagne. Mais on ne sait pas comment il en est devenu propriétaire. Appartenait-il aux collections royales espagnoles ou à un quelconque grand d’Espagne ? A-t-il même un rapport avec l’Espagne ? Ou Joseph, roi d’Espagne, l’a-t-il acheté à Paris ou ailleurs ? Peut-être même s’en est-il emparé à Naples ? Ce qu’on sait, c’est que le tableau passe ensuite à Anatole Demidoff. Celui-ci, un richissime collectionneur russe, n’est autre que le mari de Mathilde Bonaparte, la fille de Jérôme, et donc la nièce de Joseph. Mais c’est une autre histoire !

La femme adultère, d’après Titien (The Woman taken in Adultery, after Titian), XVIIe siècle, David Teniers le Jeune (1610-1690), © The Trustees of the Wallace Collection, P637, non exposé.

Napoléon avait fait de l’oncle Fesch le premier personnage de l’Eglise de France. Il est le demi-frère de Madame Mère, Letizia Bonaparte. Archevêque de Lyon et Primat des Gaules en 1802, il est fait cardinal l’année suivante, avant de devenir grand aumônier de l’Empire en 1805. Cet état ecclésiastique a peut-être poussé Joseph Fesch a constituer sa collection de manière plus vertueuse que celles de son neveu et des autres dignitaires de l’Empire. Il semble que la plupart de ses tableaux aient été achetés ! Lorsqu’il meurt, le 13 mai 1839, son palais romain renferme 17 626 objets d’art et environ 16 000 tableaux. Un millier de ces tableaux sont légués à la ville d’Ajaccio et constituent le noyau du musée Fesch. D’autres vont aux Bonaparte encore en vie. Une partie est également vendue, lors de deux grandes ventes aux enchères, en 1841 et en 1845. Le 4e marquis d’Herford, père de Richard Wallace, en acquiert trois lors de la seconde vente, tenue à Rome du 17 mars au 15 mai 1845. Les voici.

Le voyage de Jacob (The Migration of Jacob), 1663, Adriaen van de Velde (1636-1672), © The Trustees of the Wallace Collection, P80, East Gallery III.

Lièvres et faisan à une fontaine avec un chien (Hares and Pheasant at a Fountain with a Dog), 1699, Jan Weenix (1642-1719), © The Trustees of the Wallace Collection, P87, Great Gallery.

La danse des saisons (A Dance to the Music of Time), vers 1634-1636, Nicolas Poussin (1594-1665), © The Trustees of the Wallace Collection, P108, Great Gallery.


L’armée

Nous avons déjà évoqué les deux portraits de grenadiers, qui ont été le prétexte pour parler de l’île d’Elbe et, peut-être, de Sainte-Hélène. Nous avons parlé, aussi, de Napoléon passant la garde en revue ou participant à la bataille d’Ulm ou au siège d’Acre. La Wallace Collection renferme bien d’autres tableaux consacrés aux aspects militaires de l’épopée napoléonienne, qu’il s’agisse de batailles célèbres ou de soldats inconnus.

Le général Bonaparte avait déjà combattu en Italie. Après le siège de Toulon, c’est là, d’ailleurs, qu’il avait obtenu ses premières victoires et ses premiers lauriers. Après Brumaire et son accession au titre de Premier consul, Napoléon doit lancer une seconde campagne dans le Nord de la péninsule, en 1799. Il s’agit de combattre les Autrichiens qui menacent la République cisalpine et les autres intérêts français. La bataille décisive se joue à Marengo, dans le Piémont, le 14 juin 1800 (26 prairial an VIII). C’est bien sûr une grande victoire pour le Premier consul et l’occasion d’admirer la bravoure de la Garde consulaire, ici représentée par Auguste Raffet. Rappelons que cette victoire fait partie de l’intrigue de Tosca, l’opéra de Puccini, créé un siècle plus tard, le 14 janvier 1900. Selon la légende, c’est également au soir de cette glorieuse journée que François Claude Guignet, dit Dunan, un des cuisiniers de Bonaparte, élabore la recette d’une fricassée de poulet à la sauce tomate et au vin blanc, le « poulet de la victoire », dit poulet Marengo, qui se décline ensuite avec du veau ou du lapin ! Enfin, elle donne son nom à l’un des chevaux préférés de l’Empereur, dont le squelette est aujourd’hui conservé à Londres, dans les collections du National Army Museum.

La Garde consulaire à Marengo (The Consular Guard at Marengo), vers 1844-1845, Auguste Raffet (1804-1860), © The Trustees of the Wallace Collection, P744, non exposé.

Avec la Légion de la Vistule, dont un des soldats est ici représenté par Horace Vernet, on fait un saut de quelques années. Un des aspects de la politique militaire napoléonienne est l’obligation par les pays frères, vassaux ou amis de fournir des renforts pour les armées françaises. C’est ainsi que des soldats de l’Europe entière suivent l’Empereur au-delà du Niémen. Parmi eux, beaucoup de Polonais.
Le duché de Varsovie est créé en 1807, suite aux traités de Tilsit, avec la Russie et la Prusse. Il est confié au roi de Saxe, l’un des principaux alliés de l’Empereur. Frédéric-Auguste envoie quelques milliers d’hommes, qui rejoignent la Légion polonaise et italienne. L’année suivante, le 31 mars 1808, Napoléon les incorpore au sein d’une nouvelle Légion de la Vistule, une unité mixte regroupant infanterie, cavalerie et artillerie. La Légion se bat en Espagne, aux côtés d’autres régiments polonais, mais surtout en Russie. Après la désastreuse retraite de Russie, la Légion est dissoute le 18 juin 1813, mais un régiment de la Vistule lui succède. Il participe à la campagne d’Allemagne et à la campagne de France, restant fidèle à l’Empereur. Plusieurs centaines de soldats du régiment de la Vistule accompagnent Napoléon à l’île d’Elbe. Beaucoup seront aussi à ses côtés à Waterloo.

Grenadier de la Légion de la Vistule (Grenadier of the Vistula Legion), 1823, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P728, non exposé.

La Wallace Collection renferme deux tableaux de Géricault : l’un est un portrait du prince de Galles, futur Georges IV ; l’autre est une scène militaire décrivant la bravoure des armées de son ennemi, Napoléon Ier. Sur cette « charge de cuirassiers », on devine un des cavaliers de la Grande Armée arrachant un drapeau à un fantassin russe. Nous n’avons pas plus d’information sur cette œuvre, mais peut-être illustre-t-elle la campagne de Russie, puisque plusieurs des tableaux de Théodore Géricault représentent cette étape charnière dans l’épopée napoléonienne.
Il est intéressant de noter que cette œuvre fut achetée par Richard Seymour-Conway, 4e marquis de Hertford… à son propre fils illégitime, Richard Wallace, lors d’une vente aux enchères les 2 et 3 mars 1857 à Paris : à cause de mauvais placements boursiers, le fils doit se défaire de 320 objets d’art et 152 tableaux, achetés grâce à la pension de son père (voir l’article de Susan Moore pour Apollo Magazine, le 24 juillet 2018) ! Le Géricault revient à sir Richard lorsqu’il hérite des biens de son père, en 1870.

Une charge de cuirassiers (A Charge of Cuirassiers), vers 1822-1823, Théodore Géricault (1791-1824), © The Trustees of the Wallace Collection, P274, West Gallery III.

La dernière scène de bataille, celle de Bellangé, est consacrée au dernier grand événement de l’épopée napoléonienne, la bataille de Waterloo. Cette scène est pourtant très approximative, puisque l’Empereur n’a jamais été aussi directement menacé par les armées britanniques. Il l’a été par les Prussiens, mais pas à une aussi courte distance.
On le voit à l’extrême-droite du tableau, bien reconnaissable à son bicorne. Pour le protéger des Tuniques rouges, il n’y a que quelques lignes de soldats de la Garde, et notamment quelques officiers. Auraient-ils pu résister à la vague qui s’apprête à déferler ? Plus qu’un résumé, ce tableau est peut-être une allégorie. N’est-ce pas Wellington en personne qui commande la charge des cavaliers britanniques ? N’est-ce pas tout simplement l’image de la victoire finale et symbolique des Anglais sur Napoléon ?

Waterloo, vers les années 1840, Hippolyte Bellangé (1800-1866), © The Trustees of the Wallace Collection, P748, non exposé.

Dans le tableau suivant, Vernet témoigne du fardeau des survivants. Encore une fois, l’œuvre est imagée. Le soldat, qu’on pourrait presque prendre pour Napoléon, semble désespéré. Assis sur un monticule de terre, pieds nus, avec une pelle à ses côtés, il a sans doute creusé la tombe de son compagnon. Ici le fardeau est concret, physique, matériel. Sauf que le soldat mort est déjà à l’état de squelette. Par une contraction du temps (comme le tableau précédent était une contraction de l’espace), Vernet a représenté la mort : quoi de plus précis qu’un squelette pour la représenter ? Le défunt soldat est là, avec son fusil à baïonnette, son drapeau qui part en charpie, mais aussi ses feuilles de laurier. Mais c’est aussi le fardeau moral du survivant que représente le peintre : le fardeau de survivre à ceux qui sont partis, le fardeau de vivre la défaite alors que ceux qui sont partis ont rencontré la gloire, le fardeau d’avoir ardemment combattu pour quelque chose qui, tout à coup, semble presque dérisoire, inutile, vain. Le fardeau de la guerre. Le fardeau de ceux qui font la guerre pour ceux qui l’ont décidée, aussi.

La tombe du soldat (The Soldier’s Grave), vers 1818, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P729, non exposé.

On retrouve une forme de nostalgie dans les deux tableaux de Vernet. Elle semble presque joyeuse dans la première : le vétéran a retrouvé son village, son foyer, sa famille, son enfant. Peut-être un enfant qu’il rencontre pour la première fois. C’est la fête, les gens dansent après un bon repas. Est-ce qu’on célèbre son retour ? Lui ne semble pas intéressé par la fête, tout occupé qu’il est à rattraper le temps perdu avec son enfant. Mais l’uniforme est là, rutilant, presque trop quand on sait dans quel état sont revenues les armées de l’Empereur après Waterloo. Il y a le bicorne, l’épée, la Légion d’honneur. En fait, est-ce que cet épisode précède Waterloo ? Est-ce qu’on célèbre le retour de l’Empereur ? Est-ce que le soldat s’apprête à repartir et dit au revoir à son enfant ? Alors, pourquoi avoir nommé ce tableau « le vétéran à la maison » ? Tableau compliqué à décrypter, encore une fois.

Le vétéran à la maison (The Veteran at Home), 1823, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P582, West Gallery III.

Le suivant est bien plus sombre. Qui est cet homme ? Un paysan qui, en labourant son champ, en remuant la terre, est tombé sur les reliques d’un passé proche (le tableau date de 1820). Le bicorne cabossé qu’il ne sait pas/plus trop comment porter, le hausse col, la Légion d’honneur qu’il tient dans sa main, est-ce qu’il les a ramassé dans la tombe qu’il a mis à jour ? A ses pieds, il y a d’autres éléments : un casque, un sabre, une veste d’uniforme, ce qui peut ressembler à des épaulettes. Le pauvre paysan, avec ses tatouages, sa barbe mal entretenue, la maigreur de son visage qui contraste avec les muscles de ses bras de laboureur, ses yeux presque hagards, semble lui aussi se rappeler d’un glorieux passé désormais révolu. L’homme est aussi un vétéran. Un de ceux qui a combattu, plus ou moins vaillamment, on ne le sait pas, pour la gloire, qu’il s’agisse de la sienne, de celle de son pays, de celle de son Empereur, ou peut-être parce qu’on ne lui en avait pas laissé le choix.
Ce pauvre hère renvoie aussi à l’une des tragédies qui a accompagné la fin de l’épopée napoléonienne. A la suite de la seconde abdication, les Alliés, beaucoup plus stricts qu’après la première (ce que l’on peut comprendre), exigent de Louis XVIII qu’il licencie l’armée de Napoléon. La décision est annoncée le 11 août 1815. Au mois de septembre, la grande majorité de la Garde impériale est dissoute (voir Emmanuel de Waresquiel et Benoît Yvert, Histoire de la Restauration, 1814-1830, Paris, Perrin, 1996). Les vétérans sont renvoyés dans leurs foyers, avec une maigre pension, qui ne leur permet pas toujours de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles retrouvées. Beaucoup, et surtout dans le contexte de la Terreur blanche, sont suspects de bonapartisme, ce qui n’arrange guère leur sort. Certains ont combattu pendant de longues années et n’ont plus forcément l’âme d’un paysan ou d’un artisan. D’autres ont vu leurs liens conjugaux ou familiaux s’étioler au fil de leur(s) absence(s). Et puis, il y a le fardeau moral dont nous avons parlé. C’est aussi tout cela que représente ce tableau.

La Paix et la Guerre (Peace and War), 1820, Horace Vernet (1789-1863), © The Trustees of the Wallace Collection, P598, West Gallery III.


Mobilier

Finissons ce Parcours Napoléon par des considérations plus joyeuses.

Peut-être moins connu du grand public que son collègue Riesener, Adam Weisweler est toutefois l’un des ébénistes les plus remarquables de la fin de l’Ancien Régime et des premières décennies de la nouvelle Europe. Né en Allemagne en 1746, élève de David Roentgen, il s’installe en France et collabore avec plusieurs maisons renommées, notamment celle de Dominique Daguerre, marchand-mercier fournisseur de la Cour. Ce dernier lui permet de concevoir des meubles de prestige pour Louis XVI et Marie-Antoinette, mais aussi la sœur de cette dernière, Marie-Caroline, reine de Naples, ou encore le Prince Régent, futur Georges IV, ou Sophie-Dorothée de Wurtemberg, fille du prince souverain de Montbéliard et mère d’Alexandre Ier de Russie. Outre son fantasque client d’Outre-Manche, la connexion avec l’Angleterre se fait également à travers son habitude d’incorporer des plaques de porcelaines de Wedgwood dans ses précieuses pièces de mobilier. C’est le cas pour cette somptueuse table à ouvrage qui, selon un inventaire de 1807, figurait dans les appartements de l’impératrice Joséphine au palais des Tuileries. Rappelons que la raison d’être de ces meubles volants (c’est-à-dire petits, légers et facilement déplaçables) est de permettre aux dames de la bonne société de se débarrasser de leurs ouvrages de broderie ou de couture. Celui-ci, qui date des années 1786-1790, est en bois de chêne, noyer, tulipier, ébène et amarante. Les 16 camées viennent effectivement des usines de Josiah Wedgwood and Sons. On sait que le meuble est encore aux Tuileries en 1809 (il porte d’ailleurs la marque « PLS DES TUI »), mais on perd sa trace ensuite. Suit-il Joséphine à la Malmaison, à Navarre ou ailleurs après le divorce que nous avons évoqué plus haut ? Weisweler avait continué à travailler après la Révolution et à fournir les nouvelles élites. On sait qu’il collabore avec Thomire, le bronzier de l’Empereur, et a notamment pour cliente la reine Hortense, fille de Joséphine.

Table à ouvrage (Work-table), 1786-1790, Adam Weisweiler (1744-1820), © The Trustees of the Wallace Collection, F325, non exposé.

Quant aux deux derniers objets, ils se pourraient qu’ils revêtent un caractère historique. Selon la légende, c’est sur cette table et avec cet encrier que Napoléon et Alexandre Ier auraient signé le traité de Tilsit du 7 juillet 1807. Deux jours plus tard, le 9 juillet, Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, l’aurait également utilisé pour acter sa reddition. Le reste de l’histoire de ces pièces est tout aussi incertaine. Si elles portent la marque de l’ébéniste Jacques Dubois (1694-1763), elles ont sans doute plutôt été réalisées par son fils, René Dubois (1737-1799). Un dessin de l’architecte et décorateur Charles de Wailly (1730-1798) laisse supposer que c’est lui qui a imaginé l’ensemble (il y a aussi une étagère, qui se fixe à l’extrémité de la table à écrire et qui est également conservée à la Wallace). Ce que l’on sait donc, c’est que, à travers les noms de Dubois et de Wailly, ces pièces font partie des plus anciens chefs-d’œuvre du style à l’Antique, ou style néoclassique, qui s’apprête à déferler sur l’Europe. Ils sont, en soi, des trésors de l’art décoratif mondial. Charles de Wailly a travaillé dans plusieurs pays européens, notamment au palais de Laeken, attribué à Joséphine après le divorce, mais aussi pour Catherine II de Russie. C’est elle qui aurait fait l’acquisition de ces pièces remarquables, avant de les offrir à son fils, Paul Petrovitch, le futur Paul Ier, et le père d’Alexandre Ier. Ce dernier les aurait donc apportées avec lui dans ses bagages, en prévision de l’entrevue avec l’empereur des Français, sur un radeau, au milieu du Niémen.

Table à écrire (Writing-table), vers 1765, René Dubois (1737-1798), © The Trustees of the Wallace Collection, F330, non exposé.

Encrier (Inkstand), vers 1765, René Dubois (1737-1798), © The Trustees of the Wallace Collection, P287, non exposé.

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