PARCOURS NAPOLEON Royal Collection

En construction


De Bonaparte à Napoléon


Le duc de Marlborough
Buste de Pierre-Charles Bridan, 1800-1801
Exposé dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

John Churchill, 1st Duke of Marlborough, 1800-1801
Pierre-Charles Bridan (1766-1836)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN31647

Débuter un Parcours Napoléon par un buste du duc de Marlborough peut paraître surprenant. C’est toutefois l’un des rares souvenirs du Bonaparte Premier consul qui soit conservé dans les Collections royales.
Suite au coup d’Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), le Directoire est remplacé par le Consulat. Le régime est désormais entre les mains de trois consuls, Sieyès et Ducos (puis Cambacérès et Lebrun après la mise en place de la Constitution), mais surtout le général Bonaparte, proclamé Premier consul. Fort de ses succès en Italie (1796-1797), puis en Egypte (1798-1799, succès ici relatif d’ailleurs), et avec l’appui de son frère Lucien, qui préside le conseil des Cinq-cents, l’une des assemblées du Directoire, Napoléon Bonaparte devient le dirigeant en titre de la France.
Le 19 février 1800, les consuls quittent le Petit-Luxembourg pour s’installer aux Tuileries, l’ancienne demeure des rois et le siège des comités révolutionnaires. Pour être plus précis, le Premier consul s’installe avec son épouse dans les appartements de Louis XVI et Marie-Antoinette, tandis que Lebrun est relégué dans le pavillon de Flore. Cambacérès, prévoyant, préfère s’installer dans l’hôtel d’Elbeuf tout proche.
L’installation des consuls dans le nouveau palais du Gouvernement est notamment confié à Lucien Bonaparte, entre temps devenu ministre de l’Intérieur. C’est lui qui commande ce buste pour orner la galerie de Diane. Dernière pièce des appartements de représentation du Premier consul, ancienne galerie des Ambassadeurs de Louis XIV et de ses successeurs, celle-ci s’étend sur 52 mètres et présente, au plafond, des copies des peintures réalisées par Annibale Carrachi pour le palais Farnèse. Napoléon demande à Lucien de lui fournir une collection de bustes des grands capitaines de l’histoire, qu’ils aient un rapport avec la France ou non, qu’ils aient combattu pour elle ou contre elle. C’est ainsi que le duc de Marlborough se retrouve dans la galerie du Premier consul Bonaparte, aux côtés de Démosthène, Alexandre, Annibal, Scipion, Brutus, Cicéron, Caton, Jules César, Gustave-Adolphe de Suède, Turenne, le Grand Condé, Duguay-Trouin, Eugène de Savoie, Maurice de Saxe, Washington, Frédéric le Grand, Mirabeau, Dugommier, Dampierre, Marceau et Joubert. L’Hospital, Sully, Colbert, Ruyter et Montesquieu viendront aussi l’y rejoindre. Cette collection semble avoir été déplacée au château de Fontainebleau après l’instauration de l’Empire (1804) et personne ne sait vraiment comment ce buste est arrivé dans les collections royales britanniques. Elle apparait pour la première fois en 1875, dans un inventaire des bustes exposés au château de Windsor. Serait-ce un achat du Prince Régent ou un cadeau de Napoléon III ?
Rappelons que John Churchill (1650-1722), 1er duc de Marlborough en 1702, avait été l’un des grands ennemis de la France, combattant contre les armées de Louis XIV pendant la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) et remportant les brillantes victoires de Blenheim (1704), Ramillies (1706), Audenarde (1708) et Malplaquet (1709). Alors qu’il est en guerre contre l’Angleterre (Le Moniteur évoque cette commande de statues le 8 février 1800, donc bien avant la courte paix d’Amiens de 1802-1803), le futur empereur rend un hommage surprenant au plus glorieux des généraux britanniques. A-t-il entendu parler du loyer que, chaque année, les descendants du duc de Marlborough viennent payer au souverain britannique pour leur domaine de Blenheim, près d’Oxford ? Il s’agit d’une réplique d’une bannière fleurdelysée prise aux Français sur le champ de bataille et qui est exposée au château de Windsor. Dans quelques années, une autre bannière, tricolore celle-là, viendra lui faire face, réplique de celle prise par les soldats de Wellington à Waterloo ! (voir, à ce sujet, l’introduction du Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber du château de Windsor, ainsi que la notice consacré à la bannière de location des ducs de Wellington, ci-dessous).
Le buste a été réalisé par le sculpteur Pierre-Charles Bridan (1766-1836), qui a travaillé aux côtés de Houdon et Pajou, notamment, pour cette galerie de grands capitaines. Sous l’Empire, on lui doit aussi des fresques pour divers monuments napoléoniens, comme la colonne de la Grande Armée (celle de la place Vendôme) ou l’arc de triomphe du Carrousel (un canonnier sur la façade ouest). On se souvient également de lui pour avoir réalisé la sculpture en plâtre de l’éléphant de la place de la Bastille. Il s’agissait d’un modèle de taille réelle, présenté en 1814, qui aurait dû préfigurer la véritable statue. Du fait de la chute de l’Empire, c’est finalement la version temporaire de Bridan qui décora un coin de la place pendant une trentaine d’années. Il est bien sûr rentré dans l’imaginaire collectif des Français grâce à Victor Hugo et à ses Misérables.


Epée d’apparat du Premier consul
Conçue par la manufacture de Versailles, 1802-1803
Exposée dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Robe sword and scabbard, 1802-03
Manufacture de Versailles
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN61171

Pour cette arme d’honneur, présentée dans les vitrines de la grande salle des gardes du château, nous disposons de quelques éléments permettant de retracer son histoire. L’épée porte en effet les mentions « Boutet Directeur Artiste » et « Manuf A Versailles ». Nicolas-Noël Boutet (1761-1833), fils de l’Arquebusier des chevaux-légers du roi, hérite de son beau-père la charge d’arquebusier ordinaire du roi Louis XVI. Le 23 août 1792, le nouveau régime le nomme directeur-artiste (une sorte de directeur technique) de la manufacture de carabines de Versailles, qui devient le 1er février 1794 la manufacture d’armes de Versailles. Installée dans les anciens appartements de l’aile du Midi, au château de Versailles, elle est d’abord une simple usine de production d’armes à feu pour les armées révolutionnaires.
Pendant la campagne d’Italie, le jeune général Bonaparte prend l’habitude d’offrir des armes d’honneur à ses soldats les plus valeureux. Sous le Consulat, la tradition continue et la manufacture de Versailles se spécialise dans ces armes d’honneur et d’apparat. Grâce au talent de Boutet, certaines sont de véritables trésors d’orfèvrerie.
Cette épée est accompagnée d’un certificat qui précise son histoire. « Je Sousigné Certifie qu’ayant été emplyé (sic) autrefois comme Emballeur De la Maison de S. M. L’Empereur Napoléon, il ma été affirmé par de personne que laproche que le glaive que J’ai Vandu a Messieurs Rundell Bridge et Rundell de Londres, lui avoit appartenu etant premier Consul – Cest pourquoi J’ai delivre le présent a Paris le deux Fevrier Milhuit cent Vingt Sept Chenne Layetier Emballeur du Garde meuble de la Couronne et du Musée rue croix des petets (sic) Champs No28 ». Si l’on en croit ce Monsieur Chenne (il s’agit sans en fait de Jean Adam Chenue, 1780-1880), l’épée est donc celle du Premier consul. On sait en effet que trois épées ont été commandées à Boutet pour Bonaparte, Sieyès et Ducos. Deux autres sont ajoutées plus tard, pour Cambacérès et Lebrun. Sur ces cinq épées d’apparat, très proches par le décor, une est conservée à la Malmaison, une autre au Victoria & Albert Museum. On dit que celle de la Malmaison aurait été offerte par Napoléon à son fils, le roi de Rome. Dans ce cas, c’est celle qui aurait dû lui appartenir. Ce qui semble être infirmé par le billet accompagnant l’épée de la Royal Collection. Selon ce dernier, Chenue l’aurait cédée le 2 février 1827 à Rundell, Bridge & Rundell, la célèbre maison de joaillerie et d’orfèvrerie de Londres. Fondée par Philip Rundell et John Bridge en 1787 (Edmond Walter Rundell, le neveu de Philip, devint associé en 1804), la maison obtient le titre de fournisseur de la Cour entre 1804 et 1843. Peu de temps après la transaction, l’épée entre dans les collections de Georges IV. On sait qu’elle est dans l’inventaire de l’armurerie de Carlton House le 9 avril 1827.
Le décor est assez étonnant, mais il faut se rappeler qu’il ne se réfère ni au général Bonaparte ni à l’empereur Napoléon Ier, mais au Premier consul. Ni aigle, ni abeille, donc, mais Hermès et les attributs du commerce, Minerve (portant le bonnet phrygien) et les attributs de l’agriculture. Et puis, tout de même, quelques évocations de l’art militaire.


L’Empereur
Portrait gravé par Auguste Desnoyers, 1808

Napoleon le Grand, 1808
Auguste Gaspard Louis Boucher Desnoyers (1779-1857)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN617722

Le 18 mai 1804, le Sénat proclame l’instauration de l’Empire. Pour être plus précis, le sénatus-consulte dispose que la République française est désormais gouvernée par un empereur, l’empereur des Français. Le Premier consul Bonaparte (consul à vie à partir de 1802) devient Napoléon le Grand ! L’Empereur a choisi Auguste Desnoyers pour réaliser la gravure du célèbre tableau de François Gérard, qui représente Napoléon Ier en costume du sacre (1805, voir oeuvre suivante pour la cérémonie). L’idée est bien sûr de diffuser au maximum l’image du nouveau souverain, à travers l’Europe et au-delà, et donc de participer à la propagande du nouveau régime.
L’Empereur est debout, sur une estrade et sous un dais, devant le fameux trône au dossier circulaire imaginé par Percier et Fontaine. A sa droite, l’orbe et la main de justice reposent sur un luxueux tabouret. Il est revêtu du somptueux costume dessiné par Isabey et, encore une fois, Percier. La robe de satin blanc est brodée d’or. Le lourd manteau de velours rouge est bordé d’hermine et brodé d’abeilles, du « N », de branches de chêne, d’olivier et de laurier entrelacées. Napoléon est couronné de feuilles de laurier d’or et tient à la main le sceptre dit de Charlemagne (en fait celui de Charles V). A sa ceinture, on devine l’épée du sacre, dont la garde est revêtue du Régent, l’un des trésors des rois de France. Il est intéressant de préciser que ce diamant blanc fut découvert à Golconde, aux Indes, et qu’il fut vendu à Philippe d’Orléans, le neveu de Louis XIV… par un certain Thomas Pitt (1653-1726), le grand-père de Pitt l’Ancien et l’arrière-grand-père de Pitt le Jeune. Ce dernier était Premier ministre de sa Gracieuse Majesté au moment du sacre de Napoléon et donc l’un des principaux opposants à Napoléon ! On reconnait également le grand-collier de la Légion d’honneur, ordre institué par le Premier consul en 1802.
Cela peut paraître étrange, mais le prince de Galles a acheté cette copie de la gravure de Desnoyers le 1er février 1811, quelques jours avant d’être nommé régent et en pleine guerre contre l’Empereur, notamment dans la péninsule ibérique. Sans rancune !


Le Sacre
Illustration d’un livre de Charles Percier et Pierre Fontaine, 1807

Description des Cérémonies et des Fêtes qui ont eu lieu pour le Couronnement
de Leurs Majestes Napoléon … et Josephine, 1807
After Charles Percier (1764-1838)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN1046693

C’est donc le couronnement de Napoléon qui symbolise la proclamation de l’Empire, ou plutôt, comme le dit le texte constitutionnel, l’accession d’un empereur au gouvernement de la République française. C’est un acte de politique, autant que de propagande, et sans doute aussi de psychologie personnelle. Un outsider atteint le plus haut niveau de la hiérarchie sociale : le petit hobereau désargenté d’une province récemment unie au royaume de France devient le nouveau souverain du pays, par ses seuls mérites. « Si Papa voyait ça », aurait dit Napoléon à son frère aîné, Joseph, juste avant la cérémonie, apparemment en corse !
Plus que tout ce qu’il a créé ou détruit au cours de ces 15 années au pouvoir, c’est le sacre qui symbolise le plus ce qu’est le bonapartisme initial (celui de Napoléon Ier, qui n’a absolument rien à voir avec le bonapartisme sans Napoléon, celui de Napoléon III et encore moins le bonapartisme fantasmé de ce début de XXIe siècle. Voir Arthur Chevallier, Napoléon et le Bonapartisme, Paris, PUF, 2021). A savoir, un subtil équilibre entre tradition monarchique millénaire et héritage de la Révolution.
Le sacre se déroule donc le dimanche 2 décembre 1804, à Notre-Dame de Paris, haut-lieu de la monarchie française (l’idée d’un sacre à Reims, comme du temps des rois de France, a été rejetée). Napoléon a choisi un cadre religieux, la cathédrale de Paris, mais l’Empereur ne communie pas. Il a ordonné la présence du pape, Pie VII, mais il se couronne lui-même et il couronne l’impératrice. Le pape n’est donc qu’un simple témoin. Témoin partiel, d’ailleurs, puisqu’il doit se retirer dans la sacristie pendant le serment civique. Le souverain pontife est surtout une sorte de pion sur l’échiquier politique du nouveau souverain républicain. Le serment est clair : l’Empereur « jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République » et bien d’autres choses qui, elles aussi, relèvent plutôt de l’héritage révolutionnaire (liberté des cultes, égalité des droits, etc.).
Il est probable que cette glorieuse cérémonie a mis tout le monde d’accord sur un point : la gêne que cela a occasionné dans tous les esprits, à l’exception de celui de l’Empereur. Les Républicains sont contre le rétablissement d’un pouvoir monarchique. Les royalistes ralliés sont contre l’irruption du civil dans ce moment éminemment sacré. Les royalistes non ralliés y voit une usurpation. Les croyants voient la passivité forcée du pape comme une insulte à l’Eglise. Les anticléricaux voient la présence du pape comme une insulte à la Révolution. Même la nouvelle famille impériale n’y trouve pas son compte : les sœurs de l’Empereur refusent de porter la traine de leur honnie belle-sœur, Madame Mère boude à Rome parce que Napoléon s’est disputé avec Lucien.
Mais ce sacre, c’est aussi le triomphe de Charles Percier (1764-1838) et Fontaine (1762-1853), les architectes et décorateurs de Napoléon, créateurs du style Empire. Ce sont eux qui, avec le peintre Jean-Baptiste Isabey, ont imaginé le décor de la cérémonie, sous la direction de Louis-Philippe de Ségur, nommé grand-maître des cérémonies dès la proclamation de l’Empire. La vision de Notre-Dame que nous donne à voir cette illustration est peu commune pour nous : l’imaginaire collectif français a oublié ce genre de célébrations depuis longtemps. On peut toutefois se reporter aux images de l’abbaye de Westminster, le 2 juin 1953. Pour le couronnement d’Elisabeth II, on avait également construit des balcons et des gradins dans les bas-côtés pour accueillir les milliers d’invités. Bien sûr, le décor est différent : ici règnent les grandes armoiries de l’Empire, le N auréolé de couronnes de laurier, les aigles impériales, mais aussi la tiare pontificale. Ce qui frappe, aussi, c’est ce gigantesque podium, couronné d’un arc de triomphe, où l’Empereur est assis sur son trône, sous un dais. Sur l’arc de triomphe, où des divinités ailées et vêtues à l’antique célèbrent le nouveau César, sont inscrits en lettres d’or les mots « Napoléon Empereur des Français », ainsi que « Honneur » et « Patrie », qui forment la devise de l’ordre de la Légion d’honneur.

NB : Jean Tulard a consacré un magnifique album au sacre lors du bicentenaire de 2004, avec le détail du procès-verbal rédigé par Louis-Philippe de Ségur, grand maître des cérémonies, et de nombreuses illustrations d’époque (TULARD Jean, Le Sacre de l’empereur Napoléon : histoire et légende, Paris, Editions de la Réunion des musées nationaux ; Fayard, 2004.).


Napoléon domine l’Europe
Portrait de Charles Howard Hodges, vers 1811

Napoleon Empereur des Français, Roi d’Italie,
Protecteur de la Confédération du Rhin, Médiateur de la Suisse, c. 1811
Charles Howard Hodges, (c. 1764-1837)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN617716

Qui dit empereur, dit empire. Et qui dit empire, dit fédération, ou au moins association, de plusieurs Etats souverains, a priori des royaumes, sous le sceptre commun d’un souverain unique. La légende de cette gravure de 1811 nous donne quelques indices quant à ce « système continental ».
Nous l’avons vu, Napoléon Ier est l’empereur des Français. Cela a une dimension particulière, puisque la République française est alors constituée de plus de 100 départements, avec un maximum de 134 départements en 1813. Cela inclut ce qui avait été les Pays-Bas autrichiens, la rive gauche du Rhin, le Piémont, la République de Gênes, le grand-duché de Toscane, le duché de Parme, les Etats pontificaux, les Provinces-Unis, des territoires de l’ancienne Hanse, la Catalogne et d’autres territoires. A cela s’ajoute les 6 province illyriennes. Ces territoires dit « réunis » ont tout simplement été annexés à la France au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire. En 1812, cela représentait 750 000 km² et 44 millions de Français, soit environ un tiers de l’Europe. En 1815, le second traité de Paris ramène la France à 86 départements.
La Révolution française a donné des idées à de nombreux peuples, en tout cas à une minorité agissante au sein de ces peuples. Les Pays-Bas autrichiens, les Provinces-Unies, les cantons suisses, certains des Etats italiens ont eu leur révolution au début des années 1790, ce qui donna parfois lieu à la création de républiques, dites sœurs de la République française. Ainsi, en Italie, la République cispadane et la République transpadane, qui forment rapidement la République cisalpine, devenue en 1802 la République italienne, dont le président n’est autre qu’un certain Napoléon Bonaparte. Bien sûr, après la proclamation de l’Empire, l’empereur des Français peut difficilement rester par ailleurs président de la République italienne. Comme leurs confrères français, les républicains italiens doivent se soumettre : le 17 mars 1805, on proclame le royaume d’Italie. Napoléon devient roi d’Italie et il est représenté sur place, à Milan, par son beau-fils, le fidèle et loyal Eugène de Beauharnais, le fils de Joséphine. Fidèle, il le reste jusqu’à la campagne de France. Le royaume d’Italie survit même quelques jours de plus que l’Empire.
Napoléon est également médiateur de la Confédération helvétique. Là aussi, la Révolution française s’est exportée. Après l’invasion de 1798, les armées françaises forcent les cantons suisses à se réunir au sein d’une éphémère République helvétique. Cinq ans plus tard, le 19 février 1803, le Premier consul, par l’Acte de médiation, impose une nouvelle constitution et la restauration d’une Confédération helvétique. C’est ainsi qu’il devient le médiateur du nouvel Etat. En fait, le représentant de l’Empereur en Suisse exerce une influence considérable sur le gouvernement de la Suisse. Autant dire que c’est Napoléon qui décide de tout.
Enfin, le document nous apprend qu’il est protecteur de la Confédération du Rhin. Celle-ci a été imposée aux peuples germaniques, et notamment à l’Autriche, après la bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805), et instituée par le traité du 12 juillet 1806. Seize Etats quittent le Saint Empire romain germanique pour former la Confédération du Rhin, dont l’empereur des Français est le protecteur. Progressivement, d’autres Etats adhèrent à la confédération. A son maximum, elle incorpore 35 Etats, plus de 15 millions d’habitants et 350 000 km². Parmi ces Etats, citons les royaumes de Bavière, de Saxe, de Westphalie et de Wurtemberg, 5 grands-duchés, 14 duchés et de nombreuses principautés. Si certains conservent une large autonomie, d’autres sont directement soumis à l’Empereur (par exemple le royaume de Westphalie, confié à Jérôme Bonaparte, ou le grand-duché de Berg, apanage de Murat, puis du fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande). L’une des conséquences, c’est la dissolution du Saint Empire, qui existait depuis près de 1000 ans. Le 6 août 1806, moins d’un mois après la création de la Confédération du Rhin, l’empereur François II abdique. Prévoyant, il avait pris le titre d’empereur d’Autriche, sous le nom de François Ier, le 11 août 1804, quelques mois après que le Premier consul soit devenu Napoléon Ier, empereur des Français.
Mais le « système continental » de l’Empereur ne s’arrête pas là. Des « royaumes frères » sont placés sous la dépendance de Napoléon, et d’ailleurs confiés à ses frères ou beau-frère : le royaume de Naples, pris aux Bourbons et attribué d’abord à Joseph Bonaparte, puis à Joachim Murat, l’époux de Caroline Bonaparte ; le royaume d’Espagne, enlevé à une autre branche des Bourbons, accordé à Joseph, qui quitte Naples pour Madrid. Citons également le royaume de Hollande, où Napoléon place Louis Bonaparte, avant de l’annexer à l’Empire sous forme de nouveaux départements français. Il y a également le duché de Varsovie, confié au fidèle roi de Saxe.
Voir Thierry Lentz, Napoléon : dictionnaire historique, Paris, Perrin, 2020, et Jean Tulard (dir.), L’Europe au temps de Napoléon, Paris, Cerf, 2020.


Napoléon et sa Cour
Gravure parisienne, après 1809

[Napoléon I, Emperor of the French with portraits of his Imperial court], c. 1807
Published « A Paris chez Jean, rue St-Jean de Beauvais n°10. »
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN617790

Ce trombinoscope est intéressant puisqu’il donne un aperçu des « hommes de l’Empereur » et des différents cercles de l’entourage de Napoléon. Sa composition nous révèle d’ailleurs que le document est postérieur à 1809 et ne date donc pas d’ « environ 1807 », comme spécifié par la Royal Collection.

Il y a d’abord les hommes de la famille impériale. Ici on retrouve d’abord trois des quatre frères Bonaparte : Joseph (1768-1844, N°2), Louis (1778-1846, N°3) et Jérôme (1784-1860, N°5). Lucien (1775-1840), qui a eu un rôle important dans la prise de pouvoir de Brumaire, est désormais brouillé avec Napoléon et n’est donc pas représenté. Il convient de rappeler qu’il vit en résidence surveillée, sous la « protection » des Anglais, entre 1810 et 1814, d’abord dans le Shropshire, puis dans le Worcestershire. Viennent ensuite les beaux-frères : Joachim Murat (1767-1815, N°6), époux de Caroline (1782-1839) ; Félix Baciocchi (1762-1841, N°9), époux d’Elisa (1777-1820) ; Camille Borghèse (1775-1832, N°10), époux de Pauline (1780-1825). Citons également deux neveux de l’Empereur : Napoléon Louis (1804-1831, N° 4), fils de Louis et d’Hortense de Beauharnais et donc à la fois le neveu de Napoléon Ier et le petit-fils de l’impératrice Joséphine ; Napoléon Achille Murat (1801-1847, N°7), fils de Joachim Murat et Caroline Bonaparte. Sont également présents le fils adoptif de Napoléon, Eugène de Beauharnais (1781-1824, N°8), qui est le fils de Joséphine, ainsi que Charles Frédéric de Bade (1786-1818, N°11), qui est l’époux de Stéphane de Beauharnais (1789-1860), une cousine de Joséphine, adoptée par l’Empereur en 1806 (pour faire accepter le mariage à la famille de Bade). Il est à noter que certains de ces personnages ont reçus la qualité de prince français.

Ce document est également une sorte d’organigramme de la cour impériale. On trouve d’abord les grands dignitaires de l’Empire, institués par la Constitution du 18 mai 1804, qui sont nommés à vie, inamovibles, « jouissent des mêmes honneurs que les princes français et prennent rang immédiatement après eux ». Il y a d’abord six grandes dignités de l’Empire, celles de grand électeur(Joseph Bonaparte, N°2), d’archichancelier de l’Empire (Cambacérès, 1753-1824, N°12), d’archichancelier d’Etat (Eugène de Beauharnais, N°8), d’architrésorier (Lebrun, 1739-1824, N°13), de connétable (Louis Bonaparte, N°3) et de grand amiral (Murat, N°6). Par la suite, sept autres grandes dignités sont créées : en 1807, celle de vice-grand électeur (Talleyrand, 1754-1838, N°14), celle vice-connétable (Berthier, 1753-1815, N°15), celle de vice-grand amiral, non attribuée ; en 1809, celle de gouverneur général des départements au-delà du Rhin (Camille Borghèse, N°10) et celle de grande-duchesse de Toscane (Elisa Bonaparte) ; en 1810, celle de gouverneur général des départements de Hollande (Lebrun également, N°13) et celle de gouverneur général des départements de Rome et du Trasimène, non attribuée.

Après les grands dignitaires de l’Empire, voici les grands officiers de l’Empire. Le document présente d’abord les deux premiers des six grands officiers civils de l’Empire, à savoir le grand maréchal du palais (Duroc, 1772-1813, N°30, qui sera remplacé par Bertrand après sa mort) et le grand écuyer (Caulaincourt, 1773-1827, N°29). Un des grands officiers de l’Empire est également l’un de ses grands dignitaires : il s’agit de Berthier (N°15), qui cumule la dignité de vice-connétable et l’office de grand veneur, ce qui n’est pas précisé ici. C’est également le cas de Talleyrand, qui est grand électeur et grand chambellan, en tout cas jusqu’en 1809. S’agit-il d’une omission sur le document, comme pour Berthier ? Ou a-t-il déjà été remplacé par Montesquiou-Fézensac ? Enfin, le document n’évoque ni le grand maître des cérémonies, Ségur, ni le grand aumonier, qui n’est autre que Joseph Fesch, demi-frère de Madame Mère.

Quant aux grand officiers militaires de l’Empire, il s’agit des fameux maréchaux (mais également les inspecteurs généraux et les colonels généraux). Sur ce point, le document n’est pas très précis. En 1804, Napoléon Ier nomme 14 maréchaux (il peut y en avoir 16 au total). Neuf seulement sont présentés ici : Berthier (N°15), Moncey (1754-1842, N°22), Masséna (1758-1817, N°21), Augereau (1757-1816, N°16), Soult (1769-1851, N°25), Mortier (1768-1835, N°23), Ney (1769-1815, N°24), Davout (1770-1823, N°18) et Bessières (1768-1813, N°17). S’y ajoute Murat (N°6), dont l’office de maréchal de France ne sont pas précisées sur ce document. En revanche, n’apparaissent ici ni Jourdan, ni Bernadotte, ni Brune, ni Lannes : Jourdan est chef-d’état major de Joseph en Espagne, Bernadotte est en train de devenir prince héritier de Suède, Brune est en disgrâce et Lannes est mort le 31 mai 1809 à la bataille d’Esling.
Le 19 mai 1804, l’Empereur désigne également quatre maréchaux sénateurs, qui ne sont pas grands officiers. Deux sont présents ici (Kellermann, 1735-1820, N°19 ; Lefebvre, 1755-1820, N°20) et deux sont absents (Pérignon et Sérurier).
Par la suite, huit nouveaux maréchaux sont créés : Victor (1764-1841, N°26) en 1807, Marmont (1774-1852, N°28), Oudinot (1767-1847, N°31) et Macdonald (1765-1840, N°32), ainsi que Suchet en 1811, Gouvion-Saint-Cyr en 1812, Poniatowski en 1813 et finalement Grouchy, pendant les Cent-Jours, en 1815, mais aucun de ces quatre derniers maréchaux n’apparaissent ici puisqu’ils sont postérieurs au document.

Pour terminer, ce trombinoscope met en avant la nouvelle aristocratie mise en place par l’Empereur, qu’il s’agisse des souverains de sa parentèle ou de la noblesse d’Empire. Parmi les plus proches de Napoléon, il y a :
– quatre rois : Joseph, roi des Espagnes et des Indes, mais qui ne parvient à régner que sur une partie de l’Espagne (N°2) ; Louis, roi de Hollande (N°3) ; Jérôme, roi de Westphalie (N°5) ; Murat, roi de Naples et de Sicile, ou plutôt roi de Naples en fait et roi de Sicile en titre, puisque les Bourbons n’en ont jamais été délogés (N°6),
– un vice-roi : Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie et prince de Venise (N°8),
– deux princes qui sont également princes français : ses beaux-frères, Félix Baciocchi, prince de Lucques et Piomboni (N°9) et Camille Borghèse, prince et duc de Guastalla (N°10),
– un grand-duc et prince français : son neveu, Napoléon Louis, fils de Louis de Hollande, qui est grand-duc de Berg et Clèves (N°4), où il a remplacé Murat après son départ pour Naples,
– le futur grand-duc souverain de Bade (N°11),
– deux autres princes : Talleyrand, prince de Bénévent (N°14) et Berthier, prince de Neuchatel (N°15),
– dix-sept autres ducs : Cambacérès, duc de Parme (N°12), Lebrun, duc de Plaisance (N°13), Augereau, duc de Castiglione (N°16), Bessières, duc d’Istrie (N°17), Davout, duc d’Auerstaedt (N°18), Kellermann, duc de Valmy (N°19), Lefebvre, duc de Dantzig (N°20), Masséna, duc de Rivoli (N°21), Moncey, duc de Conegliano (N°22), Mortier, duc de Trévise (N°23), Ney, duc d’Elchingen (N°24), Soult, duc de Dalmatie (N°25), Victor, duc de Bellune (N°26), Junot, duc d’Abrantès, qui apparait ici pour la première fois (1771-1813, N°27), Marmont, duc de Raguse (N°28), Caulaincourt, duc de Vicence (N°29) et Duroc, duc de Frioul (N°30). Le document oublie toutefois de préciser que Oudinot est duc de Reggio (N°31) et Macdonald duc de Tarente (N°32), mais peut-être ce document présente-t-il un état des lieux des proches de l’Empereur entre le 12 juillet 1809 (nomination de Marmont, Oudinot et Macdonald comme maréchaux de l’Empire) et le 15 août 1809 (création des titres ducaux d’Oudinot et Macdonald).


Joseph Bonaparte
Gravure d’après une peinture de Robert Lefèvre, vers 1810

D. Joseph Napoleon, roi d’Espagne et des Indes, c. 1808-1813
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN617939

Premier des enfants de Carlo-Maria de Buonaparte et de son épouse, Maria Letizia, née Ramolino, Joseph Nabulion Bonaparte voit le jour le 7 janvier 1768. Napoléon le rejoint un an et demi plus tard, le 15 août 1769. Ils grandissent ensemble dans la maison d’Ajaccio, avant de partir pour le collège d’Autun, début 1779. L’aîné y reste quelques années, le cadet à peine quelques mois. Ils se retrouvent en Corse après la mort de leur père. Là, ils commencent à rivaliser pour le rôle de chef de famille. Si Joseph est l’aîné, Napoléon est le plus vif et sans doute déjà un peu tyrannique. S’ensuivent quelques années à s’agiter sur la scène politique locale, notamment dans l’ombre de Pasquale Paoli, revenu de son exil londonien après le vent de liberté qui souffle avec la Révolution. L’épisode se termine mal : Paoli finit par les considérer comme des traitres à la cause corse et les Bonaparte, proscrits, sont contraints à rejoindre le Sud de la France. Le sort de la famille, d’abord incertain et médiocre, va considérablement s’améliorer alors que la destinée de Napoléon commence à s’accomplir.
Le 1er août 1794, Joseph épouse la fortunée Julie Clary (1771-1845), fille d’un riche négociant marseillais. Elle va lui donner deux filles : Zénaïde (1801-1854) et Charlotte (1802-1839). Une première Zénaïde avait brièvement vécue en 1796-1797.
En 1797, il est nommé ambassadeur à Rome, auprès du Saint-Siège, mais l’expérience se termine mal. Il est aussi député aux Cinq-Cents et ses contacts dans la classe politique profitent à Napoléon, notamment au moment du coup d’Etat de brumaire (9 novembre 1799). Pendant le Consulat, il sert souvent de diplomate à son frère, le représentant lors de la négociation de traités avec les Etats-Unis, avec l’Autriche, avec la papauté pour le Concordat, avec l’Angleterre aussi, pour la paix d’Amiens (1802).
En 1804, avec la proclamation de l’Empire, il devient prince français et l’un des grands dignitaires de l’Empire : il est grand électeur, comme nous l’avons vu précédemment. A cela s’ajoutent une très confortable pension et un rôle prépondérant dans l’entourage de l’Empereur. Napoléon pense à lui pour devenir roi d’Italie, mais il refuse, parce que cela implique de renoncer à ses droits sur la succession impériale. Toutefois, le 30 mars 1806, il accepte le trône de Naples. Il tente de lutter contre les Bourbons, réfugiés en Sicile, contre leurs alliés britanniques, et contre leurs soutiens locaux, notamment parmi le petit peuple de Calabre et des Pouilles. Il tente aussi d’appliquer les ordres de son frère. Il tente, enfin, de se faire aimer du peuple, ce qui n’est pas toujours facile, justement à cause de ces ordres fraternels. Il n’aura guère le temps.
En 1808, Napoléon profite d’un embrollo (imbroglio en espagnol !) dynastique pour s’emparer du trône d’Espagne. Lors de l’entrevue de Bayonne (30 avril 1808), l’Empereur règle le sort des deux souverains rivaux, le roi Charles IV et son fils, le roi Ferdinand VII, invités/convoqués en France. Plutôt que de trancher entre eux, il les expédie en exil (Charles IV à Compiègne et Ferdinand VII à Valençay, chez Talleyrand) et attribue Madrid à Joseph, qui cède donc Naples à Joachim Murat, leur beau-frère, époux de Caroline Bonaparte.
Le règne de José Primero est encore plus compliqué que celui de Giuseppe Primo, toujours à cause de Napoléon. Comme Murat à Naples, comme Louis en Hollande, Joseph prétend être un roi à part entière, mais l’Empereur ne le considère que comme un simple fonctionnaire à son service, placé sur le trône du palais d’Orient pour exécuter les décisions prises à Paris. C’est d’autant plus compliqué que la situation militaire dans la péninsule ibérique est catastrophique, du fait de la guérilla menée par les Espagnols, avec le soutien des Anglais. Rappelons que, bien avant Waterloo, c’est en Espagne que le futur duc de Wellington a établi sa gloire.
Joseph et les armées françaises finissent par être chassées d’Espagne. Le 21 juin 1813, el rey intruso passe la frontière et arrive à Saint-Jean-de-Luz : il n’est plus roi qu’en titre. Il perd ce titre le 11 décembre, alors que Napoléon est contraint de rétablir Ferdinand VII. Il faut dire qu’entre temps sont survenues la campagne de Russie et la tragique retraite qui s’en est suivie. Puis vient le temps de la campagne d’Allemagne et de la campagne de France : une bonne partie de l’Europe s’est soulevée contre l’Empereur et marche sur le territoire national. Malgré ses échecs (relatifs) à Naples et à Madrid, son frère lui conserve sa confiance et lui confie la lieutenance générale pendant la campagne de France, mais aussi la protection de Paris, de l’impératrice Marie-Louise et du petit roi de Rome. On connaît la suite : l’abdication, l’exil de Napoléon au large des côtes italiennes, le retour en France, les Cent-Jours, l’abdication encore, l’exil au milieu de l’Atlantique Sud. Et Joseph dans tout ça ? Pendant la Restauration (la première), il vit en exil en Suisse, au château de Prangins, mais rapplique évidemment pendant le vol de l’Aigle. Après Waterloo, il s’enfuie vers l’Ouest et retrouve Napoléon à Rochefort (5-8 juillet 1815). Les frères se voient pour la dernière fois : Joseph parvient à filer en Amérique, tandis que Napoléon préfère se rendre aux Anglais.
Pendant 17 ans, de 1815 à 1832, l’aîné des Bonaparte va jouer la vie d’un richissime particulier aux Etats-Unis d’Amérique. Il s’installe dans le luxueux manoir de Point Breeze, à Bordentown, New Jersey (à 65 km de Philadelphie, au bord du fleuve Delaware). Il le remplit de trésors : précieux mobilier de style Empire, objets d’art et d’art décoratif, tableaux de David, Rubens, Titien, Murillo et même un Léonard de Vinci ! Après la mort de l’Empereur à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, il redevient le chef de famille. Finalement, le 20 juin 1832, il s’embarque sur l’Alexander pour rentrer en Europe et tenter de mettre un peu d’ordre dans une famille un peu turbulente, notamment à cause de ce neveu, Louis-Napoléon, qui deviendra Napoléon III. Il réside le plus souvent à Londres, où il reçoit toutes les personnalités de l’époque, y compris ceux qui avaient conduit à la chute de l’Empire et à la mort de l’Empereur (notamment Wellington).
Après un dernier séjour aux Etats-Unis (1835-1839), il rentre à Londres puis s’installe en Italie. C’est là qu’il meurt, le 28 juillet 1844, dans un palais de Florence, entouré par Julie, qui ne l’avait pas suivi en Amérique, mais aussi par ses frères, Louis et Jérôme. D’abord enterrée à la basilique Santa Croce de Florence, sa dépouille est ramenée aux Invalides en 1862, sur ordre de Napoléon III. Il repose désormais aux côtés de l’Empereur.
Voir Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, Paris, Perrin, 2019.


Jérôme Bonaparte
Buste de François-Joseph Bosio, vers 1810
Exposé dans la Lancaster Room, à Clarence House

Jerome Bonaparte, King of Westphalia, c. 1810
François-Joseph Bosio (1768-1845)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN2026

NB : cette courte notice biographique de Jérôme Bonaparte est identique à celle incluse dans le Parcours Napoléon à la Wallace Collection.

Jérôme, le petit dernier des frères, aurait pu mal tourner ! C’est un adolescent turbulent. Alors, Napoléon l’envoie dans la marine pour le calmer. Cela ne le calme pas vraiment. En 1803, il abandonne son commandement dans les Antilles pour filer aux Etats-Unis. Là, encore mineur, il épouse une Américaine, Elizabeth Patterson. L’Empereur, furieux, fait casser l’union par décret, deux ans plus tard, et interdit l’accès du territoire à la jeune femme, qui est enceinte. La souche des Bonaparte-Patterson donnera à l’Amérique un certain Charles-Joseph Bonaparte-Patterson (1851-1920), qui fondera l’ancêtre du FBI pour le président Theodore Roosevelt !
Quant à Jérôme, il est remarié avec une certaine Catherine : un parti nettement plus intéressant, surtout d’un point de vue politique, puisqu’elle est la fille du roi de Wurtemberg. Encore une fois, Napoléon place les membres de sa famille sur l’échiquier européen. D’ailleurs, Jérôme devient lui-même roi de Westphalie quelques jours après son mariage, le 8 juillet 1807. Il conserve son trône pendant plus de 6 ans, implantant plutôt bien en Allemagne les fameuses « masses de granit » voulues par son frère dans l’Empire.
Et puis, comme souvent avec les frères et sœurs de Napoléon, les choses tournent au vinaigre : Jérôme participe à la campagne de Russie, mais il abandonne son commandement et rentre à Cassel, sa capitale. Quand les choses commencent à mal tourner pour Napoléon, il abandonne Cassel pour Paris. Puis, quand elles tournent vraiment mal, il abandonne la France pour Trieste ! Commence alors une vie d’exil, comme tous les Napoléonides, entrecoupée par l’épisode des Cent-Jours. Mais, dans un sens, on peut dire que c’est celui des frères qui a le mieux réussi, puisqu’il est le dernier encore en vie lorsque le Second Empire est proclamé. C’est aussi dans sa descendance que se prolonge, jusqu’à nos jours, la Maison Bonaparte. Il meurt le 24 juin 1860 et est inhumé aux Invalides, aux côtés de Napoléon et de Joseph. Quant à son épouse, la reine Catherine, elle s’est éteinte à Lausanne en 1835 et repose auprès de sa famille, dans la chapelle du château de Ludwigsburg.


Pauline Bonaparte
Coupes sur piédestaux par Odiot, entre 1798 et 1819

Standing Bowl, 1798-1819
Jean-Baptiste-Claude Odiot (1763-1850)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN51069

Ces magnifiques objets d’orfèvrerie ne représentent pas Pauline Bonaparte, comme vous l’aurez compris, mais peut-être une partie de son anatomie. La facture d’Odiot évoque une coupe « formant sein de Vénus ». Un historien de l’art pense qu’ils auraient été dessinées d’après la poitrine de la sœur de Napoléon. C’est en tout cas l’occasion pour nous de parler de cette grande personnalité de l’Empire.
Deuxième des trois filles de Charles et Letizia Bonaparte, elle nait le 20 octobre 1780 à Ajaccio. Lorsque la famille doit fuir les paolistes et s’installer en Provence, Maria Paola francise son nom en Pauline, plutôt qu’en Marie-Paule. Bien sûr, comme ses frères et sœurs, elle profite de l’étoile montante de Napoléon. Pendant la campagne d’Italie, alors qu’il joue au souverain au château de Mombello, près de Milan, il marie sa jeune sœur avec l’un des ses plus fidèles compagnons, le général Charles Victor Emmanuel Leclerc, surnommé « le Bonaparte blond ». Le mariage se tient le 14 juin 1797, en même temps que celui d’Elisa, la sœur aînée, avec un ami Corse du nom de Felix Baciocchi (mariage toléré par Napoléon, mais qui ne répondait pas à ses ambitions grandissantes).
Deux ans plus tard, Leclerc participe au coup d’Etat qui fait de Napoléon le Premier consul. Et puis, en 1801, il part pour une mission périlleuse, avec son épouse, Pauline, et leur fils Dermide. Il s’agit de réprimer la révolte de Toussaint Louverture et de ramener Saint-Domingue dans le giron français. Pauline est prise dans une lutte sans merci entre anciens esclaves et armée coloniale. Cet épisode nous révèle l’une des taches les plus sombres du règne napoléonien : le rétablissement de l’esclavage aux Antilles et la guerre à outrance contre les populations noires des colonies françaises, sujet désormais bien documenté (voir Thierry Lentz et Pierre Branda, Napoléon, l’esclavage et les colonies, Paris, Fayard, 2006). La belle et joyeuse Pauline est très marquée par son séjour aux Caraïbes, puisqu’elle a failli être victime des combats et qu’elle rentre sans son époux, terrassé par la fièvre jaune, le 2 novembre 1802, à l’âge de 30 ans.
L’année suivante, Pauline est mariée avec une autre personnalité, importante pour les manœuvres politique de Bonaparte, Camille, prince Borghèse. C’est un richissime prince romain, issu d’une famille qui a donné un pape et plusieurs cardinaux, et amassé, au fil des siècles, l’une des plus considérables collections d’œuvres d’art en Europe. Lorsque l’Empire est proclamé et que Napoléon devient roi d’Italie, Camille et Pauline sont fait duc et duchesse de Guastalla (c’est avec ce titre que Camille figure sur le document étudié plus haut), mais la sœur préférée de l’Empereur préfère vivre en France, dans l’hôtel Borghèse, à Paris (nous en reparlerons), ou au Petit Trianon, qui lui est attribué. Si Napoléon a beaucoup d’estime et de respect pour l’aînée de ses sœurs, Elisa, dont il fait la première femme fonctionnaire de l’histoire française, en la nommant gouverneur général des départements de Toscane, avec autorité sur les préfets, la police et l’armée, mais il a une affection particulière pour Pauline, qui, à la différence de Caroline, ne fait pas trop d’histoires. Elle est fidèle et loyale à l’Empereur.
Sa fidélité, elle la prouve après la chute de l’Empire, puisqu’elle est la seule membre de la famille, avec Madame Mère, à se rendre sur l’île d’Elbe pour passer du temps avec l’Empereur (il a conservé ce titre). Elle lui cède également une partie de ses précieux bijoux, à utiliser en cas d’urgence. Une partie de ces derniers seront pris par les Prussiens, dans la voiture de l’Empereur, à l’issue de la bataille de Waterloo. Elle ne lui survit pas longtemps puisqu’elle meurt le 9 juin 1825, à Florence, où elle s’était installée avec son époux, le prince Borghèse. Elle est aujourd’hui inhumée dans la chapelle Borghèse de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome.
Nous avons évoqué l’hôtel que Pauline et Camille occupaient à Paris, dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, à deux pas du palais de l’Elysée-Napoléon. Ancien hôtel de Charost (il a retrouvé ce nom), il devient la résidence du duc de Wellington, alors qu’il est nommé ambassadeur de Georges III auprès de Louis XVIII, juste après la première abdication. Acquis par le gouvernement britannique, il est depuis la résidence des ambassadeurs du Royaume-Uni à Paris. Puisque Wellington a acheté, en 1814, une partie du mobilier et des objets d’art et d’art décoratif, au nom de son gouvernement, l’hôtel de Charost conserve encore aujourd’hui bien des souvenirs de Pauline, et notamment la copie d’une des sculptures les plus connues d’Antonio Canova, désormais conservée à la galerie Borghèse de Rome, la Vénus victorieuse (Venus Vitrix) ou Vénus Borghèse. Cette statue de Vénus, déesse de l’amour, nue comme il se doit, a la particularité de représenter Pauline ! Celle-ci a toujours eu la réputation de ne pas redouter le scandale, voire de se plaire à le provoquer. C’est peut-être pour cette raison que les coupes « en forme de sein de Vénus » de la Royal Collection sont peut-être un souvenir de la beauté de la sœur préférée de l’Empereur. Voir Jean Nérée Ronfort et Jean-Dominique Augarde, A l’ombre de Pauline : la résidence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, Paris, Editions du Centre de recherches historiques, 2001).


L’impératrice Joséphine
Portrait gravé attribué à Charles Levachez

Josep.ne Tascher de Lapagerie, c. 1805-1810
Attributed to Charles François Gabriel Levachez (1760-1820)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN617813

NB : cette courte notice biographique de l’impératrice Joséphine est identique à celle incluse dans le Parcours Napoléon à la Wallace Collection.

C’est le jeune général Bonaparte qui choisit de renommer Joséphine celle qui est en fait née Marie-Josèphe Rose Tascher de la Pagerie. Elle voit le jour le 23 juin 1763 dans une grande famille de planteurs de la Martinique. Seize ans plus tard, elle se marie, à Paris, avec le rejeton d’une autre famille installée aux Antilles, Alexandre de Beauharnais. Elle lui donne deux enfants, Eugène et Hortense. A la Révolution, le bouillonnant vicomte-soldat se lance en politique, dans le camp des jacobins. En juin 1791, c’est lui qui préside l’assemblée nationale alors que l’on découvre la fuite de la famille royale qui, comme on le sait, se termine piteusement à Varennes. Bien que jacobin (ou parce que jacobin), Alexandre est emporté par la Terreur et guillotiné, tandis que sa jeune épouse est enfermée aux Carmes.
Puis vient le temps de la gloire pour Joséphine, dans les salons et les alcôves des nouveaux dirigeants, Hoche, Tallien et autre Barras. C’est là (dans un salon, d’abord) qu’elle rencontre Napoléon, un petit général corse qui commence à faire parler de lui. Ils se marient le 9 mars 1796, six mois après leur première rencontre. Il est indéniable que l’influence et l’ambition de l’un a profité à l’autre, et inversement. Encore quelques années et Joséphine devient l’épouse du Premier consul, mais surtout la toute première impératrice des Français. Elle est couronnée avec Napoléon Ier, à Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804. Le fameux tableau de David a contribué à sa légende puisque, comme on le sait, il ne représente pas le pape Pie VII qui couronne Napoléon (il s’est couronné lui-même), mais l’Empereur couronnant Joséphine.
Si l’amour n’est évidemment pas absent de leur relation, le mariage de Napoléon et Joséphine reste éminemment politique. Nous l’avons dit : c’est l’alliance stratégique de deux ambitieux. C’est donc assez logiquement la politique qui emporte leur mariage, à défaut d’emporter leurs sentiments. Puisqu’il a instauré une monarchie héréditaire, l’Empereur souhaite une descendance. Comme cela n’est plus possible avec Joséphine, il lui impose un divorce, ou plutôt une dissolution de leur mariage, puisque le mot divorce n’est jamais utilisé. La cérémonie officielle se tient le 15 décembre 1809, dans le grand cabinet de l’Empereur, au palais des Tuileries. Joséphine conserve son titre d’impératrice et l’amitié de l’Empereur, ainsi qu’une confortable pension et des biens immobiliers de premier choix, comme la Malmaison ou le palais de l’Elysée, qui sera bientôt échangé contre le palais de Laeken, près de Bruxelles. Si elle continue à exercer une certaine influence après le divorce, elle ne survit pas à l’Empire. Elle s’éteint à la Malmaison le 29 mai 1814, quelques semaines après l’abdication de l’Empereur et son départ pour l’île d’Elbe.
Voir Bernard Chevallier et Christophe Pincemaille, L’impératrice Joséphine, Paris, Payot, 2002.


L’impératrice Marie-Louise
Portrait gravé par Antoine Cardon, 1810

Maria Louisa, Empress of France, 1810
Antoine Cardon (1772-1813)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN617828

La seconde union de Napoléon est encore plus politique que la première, mais elle n’est pas dénuée de passion, même si son grand amour reste Joséphine. Celle-ci avait participé à son ascension vers le pouvoir. Mais il domine désormais une grande partie de l’Europe et il a donc d’autres objectifs. Il veut créer une dynastie et l’intégrer à ce système traditionnel européen qu’il n’a eu de cesse de bousculer. Les mariages imposés à Jérôme, Pauline ou Stéphanie (de Beauharnais) n’étaient qu’un avant-gout de son triomphe. En épousant Marie-Louise, il devient le gendre du dernier empereur germanique (à qui il a paradoxalement fait perdre ce titre), lui-même véritable héritier de Charlemagne et des Césars. Il est désormais le petit-neveu de Marie-Antoinette et se met à appeler Louis XVI « mon pauvre oncle » !
L’archiduchesse Marie-Louise est née le 12 décembre 1791 au palais de la Hofburg, à Vienne. Elle est la fille ainée de l’archiduc François (voir personnage n°33 dans le Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber), lui-même fils aîné de l’empereur germanique Léopold II. Elle est aussi, par sa mère, la petite-fille de Marie-Caroline de Naples, qui sera l’une des plus farouches ennemies de la famille Bonaparte. A travers eux, elle est deux fois l’arrière-petite-fille de la grande impératrice Marie-Thérèse. Son père monte sur le trône le 1er mars 1792, quelques mois après sa naissance. Elle est alors l’unique enfant du couple impérial : son frère, le futur Ferdinand Ier, ne voit le jour qu’en 1793. Ce père est alors connu sous le nom de François II et il est le souverain du Saint Empire roman germanique. Le 11 août 1804, alors que Marie-Louise n’a que 12 ans, il se proclame François Ier, empereur d’Autriche. Deux ans plus tard, le 12 juillet 1806, Napoléon Ier provoque la dissolution de l’empire millénaire et les Habsbourg perdent la primauté qu’ils avaient sur l’Allemagne. Ce n’est que l’une des nombreuses humiliations imposées à son père par l’ « usurpateur corse ». On imagine à quel point la jeune fille doit le haïr. On imagine également son effroi lorsqu’on lui apprend, en 1810, qu’elle doit l’épouser.
Un premier mariage a lieu à Vienne, par procuration, le 11 mars 1810. Le deuxième, civil, se tient à Saint-Cloud, le 1er avril. Le troisième, religieux, a pour cadre le Salon carré du Louvre, le 2 avril. L’Empereur n’a pas attendu ces vœux renouvelés pour rejoindre le lit de son épouse : dès le soir de leur rencontre, le 27 mars, il honore son épouse au palais de Compiègne, quelques heures après l’arrivée de la jeune fille, âgée, rappelons-le, de 18 ans. Il en a 40.
Un an plus tard, le 20 mars 1811, leur fils vient au monde au palais des Tuileries. Il est titré Prince impérial et roi de Rome. Le bonheur familial est réel : la nouvelle impératrice s’est véritablement attachée à son époux et ce dernier est une sorte de « papa gâteau », bien loin de l’image que l’on peut se faire de lui. Mais ce bonheur familial est de courte durée. L’Empereur des Français est peut-être devenu le gendre de celui d’Autriche, mais son entêtement à vouloir dominer l’Europe et une sorte de paranoïa vis-à-vis des Anglais, le poussent à attaquer le gigantesque empire d’Autriche, qui rechigne à appliquer le Blocus continental aux marchands britanniques. La Campagne de Russie de 1812 est un désastre. La Campagne d’Allemagne de 1813 l’est aussi. La Campagne de France de 1814 est le coup de grâce.
Mais l’Autrichienne, comme sa grand-tante, est devenue farouchement française. Elle est nommée régente, plusieurs fois, lorsque son mari part à la guerre. Elle tente de sauver l’avenir de son fils en soutenant Napoléon et son Empire. Et puis, lorsqu’il abdique, elle essaye de sauver sa vie et celle du roi de Rome en se plaçant sous la protection de son père, François II d’Autriche.
La suite est nettement moins glorieuse. L’impératrice veut s’assurer un avenir et obtient le duché de Parme, où elle règne en souveraine. Elle en oublie quelque peu son fils, qui vit plus ou moins prisonnier à la Hofburg. Metternich ordonne qu’on lui fasse oublier qu’il est l’héritier de Napoléon Ier, en en faisant un archiduc autrichien, titré duc de Reichstadt. Il meurt le 22 juillet 1832, à l’âge de 21 ans. Mais surtout, Marie-Louise a abandonné son mari, qu’elle refuse de suivre à l’île d’Elbe, qu’elle renie pendant les Cent-Jours et, bien sûr, qu’elle ne rejoindra jamais à Sainte-Hélène. Le 8 août 1821, trois mois après la mort de l’Empereur, qui fait d’elle une veuve, elle épouse Adam Albert, comte de Neipperg, un militaire et courtisan autrichien. Ils ont quatre enfants, dont les deux premiers sont nés avant leur mariage. Elle ne s’arrête pas là. Veuve une seconde fois, elle convole en 1834 avec un Lorrain, Charles-René de Bombelles. Elle s’éteint finalement le 17 décembre 1847, dans sa ville de Parme. Elle est inhumée au milieu des Habsbourg, dans la crypte de l’église des capucins de Vienne.


Coffret de nécessaire de l’Empereur
Œuvre de Martin Guillaume Biennais, 1810-1814

Necessaire Case, 1810-1814
Martin Guillaume Biennais (1764-1843)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN61160

Après l’entourage de l’Empereur, évoquons quelques objets familiers de Napoléon Ier désormais conservés dans les collections britanniques. Et puisque nous parlions de ses épouses, commençons par un objet lui aussi intime.
Cette boite ovale, de 35 cm dans sa partie la plus large, est un nécessaire, c’est-à-dire un coffret où est rangé, souvent de manière très savante afin de ne perdre aucune place, tout ce qui est nécessaire à une activité. Il existait des nécessaires de voyage, de toilette, d’écriture, etc. Souvent, d’ailleurs, il s’agissait de nécessaire de toilette, d’écriture, ou autre, pour le voyage ! Il fallait donc faire tenir le maximum d’éléments dans le minimum d’espace. Ce genre d’objets a connu son heure de gloire sous le Premier Empire, notamment grâce au travail de Martin-Guillaume Biennais.
Biennais (1764-1843) est d’abord un tabletier : dans sa boutique de la rue Saint-Honoré, il vent une multitude de petits objets du quotidien, produits dans son atelier. Il peut s’agir de cartes à jouer et de leur étui, de peignes, d’éventails, de montures de lunettes, de peignes, de tabatières et de bien d’autres choses, en bois de diverses essences, en or, en écaille, en nacre, en ivoire… Et puis, après les années noires de la Révolution, il élargit son activité auprès de la nouvelle élite du Directoire et devient ébéniste, produisant des pièces de mobilier de plus en plus luxueuses. Finalement, sous le Consulat, il se fait orfèvre et devient même l’un des fournisseurs officiels de Napoléon, notamment pour les fournitures de la table de l’Empereur. C’est lui, aussi, qui réalise la couronne et le sceptre pour le sacre du 2 décembre 1804.
On ne sait pas à quoi servait ce nécessaire, puisqu’il était vide lorsqu’il est entré dans les collections du Prince Régent en 1819. Toutefois, le décor plutôt féminin (putti portant des cornes d’abondance, guirlande de fleurs, notamment de roses) peut laisser supposer qu’il servait à l’impératrice Marie-Louise. D’ailleurs, son blason figure avec celui de l’Empereur sur la plaque de laiton doré du couvercle. La serrure porte la mention gravée « Biennais Orf.re de LLMM Imp.les et Roy. a Paris ».
Signalons que, dans le cadre de l’Année Napoléon 2021, une exposition est consacrée à Biennais dans son ancienne demeure d’Yerres, l’actuelle Propriété Caillebotte.


Bureau de l’Empereur
Meuble des Frères Jacob, vers 1796-1815
Exposé dans le King’s Drawing Room, au château de Windsor

Writing Table, c. 1796-1815
Jacob Frères
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN29931

Autre grand nom des arts décoratifs français de l’Empire, celui de Jacob, ou plutôt des Jacob.
Georges Jacob (1739-1814) est un menuisier en siège, l’un des plus prolifiques des années qui ont précédé la Révolution. Il a pour clients la reine Marie-Antoinette, Provence et Artois, les frères du roi, et bon nombre de représentants de la haute aristocratie française, sans oublier quelques souverains étrangers. Malgré la protection du peintre Jacques-Louis David pendant la période révolutionnaire, son atelier fait faillite en 1796. Ses fils, Georges II Jacob (1768-1803) et François-Honoré-Georges Jacob-Desmalter (1770-1841) reprennent alors le flambeau sous le nom Jacob Frères. A la mort de l’aîné, le père revient aider le cadet et Jacob Desmalter et Cie est fondée. Précisons que Desmalter vient d’un domaine bourguignon, les Malterres, qui appartenait à la famille. Les Jacob, père et fils, deviennent les ébénistes les plus en vue sous l’Empire, donnant vie aux projets de Percier et Fontaine, Isabey ou Denon. C’est à eux qu’on doit les trônes impériaux, le fameux berceau du roi de Rome, le serre-bijou de Marie-Louise ou encore le mobilier du salon d’Argent encore conservé au palais de l’Elysée.
Ce magnifique bureau en orme et chêne, qui n’est pas daté, ressemble beaucoup aux tables à écrire réalisées pour les différents cabinets de l’Empereur, aux Tuileries, à Saint-Cloud ou ailleurs. Mais, comme il n’est pas tout à fait identique, les conservateurs de la Royal Collection supposent que le Prince Régent l’aurait acquis en pensant qu’il s’agissait d’un meuble ayant appartenu à son ennemi, ce qu’il n’était peut-être pas. Le style est toutefois caractéristique des goûts de Napoléon, avec ses pieds en forme de lion ailé, les boucliers à la romaine latéraux, mais aussi le mécanisme qui permettait de faire glisser le plateau du bureau.
C’est l’un des trésors de mobilier français acquis par le futur Georges IV en 1820, par l’intermédiaire de François Benois, son maître pâtissier français, qui lui servait également d’acheteur dans les salles de ventes parisiennes. Il a longtemps figuré dans l’inventaire du pavillon royal de Brighton, avant de rejoindre les collections du château de Windsor.


La Table des grands capitaines de l’Antiquité
Meuble provenant de la manufacture de Sèvres, 1806-1812
Exposé dans le Blue Drawing Room, au palais de Buckingham

Table of the Great Commanders of Antiquity, 1806-12
Sèvres porcelain factory
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN2634

La Table des grands capitaines de l’Antiquité est considérée comme l’un des meubles les plus précieux des collections royales. Commandée à la manufacture de Sèvres par Napoléon Ier en 1806, elle est terminée six années plus tard, en 1812. Comme on le sait, l’Empereur a guère le temps d’en profiter, puisqu’il est contraint d’abdiquer en 1814, puis à nouveau en 1815. Louis XVIII décide de l’offrir au Prince Régent et le guéridon rejoint donc Carlton House le 3 mai 1817. Elle y occupe une place d’honneur et le futur Georges IV l’admire tellement qu’elle figure sur ses portraits officiels. Elle est désormais exposée dans l’un des salons d’apparat du palais de Buckingham.
Produite à la manufacture impériale de porcelaine de Sèvres (fondée en 1740 par Louis XV, sous l’impulsion de Madame de Pompadour, alors sous le nom de manufacture royale), elle est l’œuvre d’une nuée d’artistes, petites mains ouvrières de la manufacture ou « solistes » de renom, tels les peintres Louis-Bertin Parant et Antoine Béranger, sans oublier le fameux bronzier de l’Empereur, Pierre-Philippe Thomire (1751-1843).
Sur le plateau de porcelaine, les peintres ont représenté les profils de treize grands généraux de l’âge classique, à la manière de camée de sardonyx (un type d’onyx, donc d’agate, dans des tons bruns plutôt que noir). Périclès, Scipion l’Africain, Pompée, Auguste, Septime Sévère, Constantin, Trajan, César, Mithridate, Hannibal, Thémistocle et Miltiade entourent la figure centrale d’Alexandre. Entre le conquérant du monde antique et le cortège des autres commandants, des scènes rappellent quelques-uns de leurs hauts faits. Cette table était bien sûr un outil de propagande pour Napoléon, qui se voulait l’égal des ces illustres généraux.
Signalons qu’un dessin préparatoire conservé dans les archives de la Cité de la Céramique de Sèvres pourrait laisser supposer que le motif du plateau a été conçu par Alexandre Brongniart (1739-1813). Architecte néoclassique, surtout connu pour le palais de la Bourse (actuel palais Brongniart), il était également « auteur de formes et décors » pour la manufacture de Sèvres, dont son fils, le minéralogiste Alexandre Brongniart (1770-1847) fut directeur pendant près de 50 ans.


Les guerres

Par euphémisme, on pourrait dire que les relations entre la France et l’Angleterre, puis le Royaume-Uni, ont parfois été un peu conflictuelles. Il faut bien reconnaître que la Guerre de Cent-Ans a en fait traîné pendant plusieurs siècles. Les nombreuses unions entre les dynasties régnants sur les deux pays, l’anglomanie d’une partie des Français et la francophilie d’une partie des Anglais, les intérêts croisés, qu’ils soient militaires, économiques ou politiques (d’où les alliances matrimoniales), n’ont pas suffi pour établir une paix durable, malgré un certain attrait réciproque, notamment au sein des élites, comme en témoignent les échanges après la paix de 1783 (mais aussi celle de 1802).
En 1789, les Britanniques voient d’abord la Révolution française d’un œil plutôt favorable, puisqu’elle prétend remplacer, en France, la monarchie absolue de droit divin à la française par un régime parlementaire à l’anglaise. Les hordes d’Emigrés qui fuient la guillotine et se réfugient à Londres, la prise de conscience d’une fuite en avant des chefs révolutionnaires, la volonté d’exporter dans toute l’Europe des valeurs françaises considérées par les Français comme universelles (mais suffit-il qu’une valeur soit française pour qu’elle soit universelle ?), poussent les autorités et la population britanniques à condamner l’évolution du mouvement révolutionnaire.
Dès le 1er février 1793, la Convention déclare la guerre à la Grande-Bretagne. Malgré les retournements d’alliance et les choix fluctuants de la plupart des pays d’Europe, le gouvernement de Londres sera le seul à être systématiquement en guerre contre la France, sauf pendant la courte paix d’Amiens (1802-1803). Ce qui était vrai avec les gouvernements révolutionnaires l’est aussi avec Napoléon, qu’il soit général de la Révolution, Premier Consul ou Empereur. Ce dernier considère même le Royaume-Uni comme son principal ennemi. Il lance souvent des campagnes contre des pays tiers (Portugal et Espagne, Etats pontificaux, Russie, etc.) pour affronter de manière indirecte les Britanniques, notamment pour imposer le Blocus continental. Si Napoléon a souvent été incapable de les battre sur les champs de bataille ou sur les mers, il pense qu’il peut le faire sur le terrain économique. Cela révèle finalement l’antagonisme profond entre les deux acteurs : Napoléon veut instaurer un nouvel ordre politique européen où il imposerait une domination à la fois militaire, politique, juridique, tandis que les ministres du roi Georges veulent maintenir un équilibre entre les pays d’Europe, plus favorable à leurs intérêts commerciaux, financiers et donc économiques. Deux conceptions irréconciliables.

L’amiral Nelson
Buste de sir Francis Chantrey, 1835
Exposé dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Admiral Nelson (1758-1805), 1835
Sir Francis Chantrey (1781-1841)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN69609

Horatio Nelson est le premier héros de la lutte des Britanniques contre Napoléon. Né le 29 septembre 1758 dans le Norfolk, il s’engage dans la Royal Navy dès 1771, malgré le mal de mer, ironie du sort, qui le fera souffrir jusqu’à la fin de ses jours. Après avoir servi aux Indes, puis pendant la Guerre d’Indépendance américaine, il continue sa carrière navale pendant la dizaine d’années de paix entre la France et le Royaume-Uni. Lorsque la Convention déclare la guerre à Londres, il est commandant du HMS Agamemnon et envoyé en Méditerranée. C’est alors que débute le conflit personnel entre Nelson et Bonaparte. Sans se rencontrer, ils se combattent d’abord lors du siège de Toulon (sept. – déc. 1793), qui voit le jeune artilleur corse devenir général de brigade. Nelson part ensuite faire le siège de Calvi, où il perd l’usage de son œil droit. Napoléon n’y est pas, mais on peut imaginer que son âme corse a été heurtée par l’intervention des Anglais sur son île. Précisons aussi que son ancien mentor et désormais l’ennemi de sa famille, Pasquale Paoli, est l’allié des Britanniques. Pour Nelson, suivent d’autres pérégrinations en Méditerranée, puis il est envoyé sur les côtes atlantiques, avec le titre de commodore. La bataille du cap Saint-Vincent (14 février 1797, au Portugal), contre la flotte espagnole alliée à la France, lui vaut l’ordre du Bain et le grade de contre-amiral. Celle de Santa Cruz de Tenerife (22-25 juillet 1797), lui coute un bras ! Après quelques mois de convalescence en Angleterre, il reprend le commandement d’un navire et fait voile vers la Méditerranée. Il a rendez-vous avec Bonaparte en Egypte.


La bataille du Nil (1798)
Tableau de Joseph Cartwright, 1801

The Battle of the Nile, 1801
Joseph Cartwright (c. 1789-1829)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN405398

A travers la campagne d’Egypte (1798-1801), Talleyrand, ministre des Affaires étrangères du Directoire, et Napoléon visent surtout les Britanniques. Alors que le gouvernement de la France a envisagé de confier au jeune général la conquête du Royaume-Uni, celui-ci comprend que cela est impossible et qu’il faut les attaquer ailleurs que chez eux. Son regard se porte alors sur l’Egypte. Au-delà du fait de couper une des routes vers les Indes, argument souvent évoqué, Bonaparte souhaite également semer la zizanie dans ce qui est en passe de devenir un lac anglais, la mer Méditerranée. Ce n’est pas un hasard si l’expédition d’Egypte commence par la conquête de Malte (10-12 juin 1798), qui, alors qu’elle appartient encore à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem (ou ordre de Malte), est déjà devenu un pion essentiel dans le jeu des Britanniques pour dominer les mers. Quelques semaines plus tard, la flotte de Bonaparte arrive en Egypte, après avoir échappé à la poursuite des vaisseaux de Nelson. Le 1er juillet, les Français prennent Alexandrie. Le 21, ils écrasent les Mamelouks lors de la bataille des Pyramides. Le 23, ils entrent dans le Caire et dominent la moitié nord du pays. A ce moment-là, la campagne d’Egypte peut être considérée comme un triomphe, mais cela va vite changer… à cause des Britanniques !
Le 1er août 1798, la flotte de Nelson arrive en rade d’Aboukir. C’est ce qui est représenté sur ce tableau de Cartwright, et ce que les Britanniques appellent la bataille du Nil (battle of the Nile). Au départ, les forces sont à peu près égales : 13 vaisseaux de ligne de part et d’autre. Mais il y a en plus quatre frégates du côté français et près de 11000 marins français pour un peu plus de 8000 Britanniques. Pourtant Nelson triomphe. Quatre des 17 navires de Napoléon sont détruits, notamment L’Orient, le navire-amiral. Il y aurait eu 2000 morts côté français (dont 1000 sur L’Orient), contre seulement 218 côté britannique. Plus grave pour la suite, neuf navires français sont capturés et passent sous pavillon anglais. Et c’est là que repose vraiment la défaite de Napoléon : la Royal Navy se renforce et confirme sa supériorité. Le rendez-vous suivant est fixé au large de l’Espagne.


La bataille de Trafalgar (1805)
Gravure de Thomas Hellyer, 1807

The Battle off Trafalgar, 1 Feb 1807
Thomas Hellyer (active 1797-1807)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN735122

Pour comprendre ce qui s’est passé au large des cotes atlantiques de l’Espagne, il faut d’abord se rendre dans la Manche. Après son retour de la campagne d’Egypte, qu’il transforme en triomphe même si c’est un demi-échec, le général Bonaparte est suffisamment puissant à Paris pour envisager de prendre le pouvoir. Le coup d’Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) fait de lui le Premier consul du nouveau régime. Certains considèrent cet événement comme un putsch militaire, ce qui est erroné. Ce n’est pas l’armée qui prend le pouvoir politique en France, mais un militaire. D’ailleurs, le futur empereur veille à ce que les militaires soient le moins possible associés au pouvoir. Les premières années de son règne consistent même à ramener une paix générale en Europe, y compris avec Londres.
Lorsque le traité d’Amiens est rompu avec les Britanniques, en 1803 (à cause de leur refus d’évacuer Malte, comme cela était prévu par le traité), le Premier Consul reprend l’idée de conquérir le Royaume-Uni. A cette fin, il rassemble 200000 hommes dans des camps sur les cotes de la Manche, le plus connu étant celui de Boulogne. Il estime qu’il faut à peine 48 heures pour faire traverser ses troupes sur une multitude de navires de transport de toutes sortes. C’est ce qu’il appelle « la descente ». Sauf que la Royal Navy veille sur les côtes britanniques. Il a donc besoin du renfort de la flotte du vice-amiral Villeneuve, basée en rade de Toulon, ainsi que des navires de son allié espagnol. Mais Nelson est encore maître de la Méditerranée !
Passons sur les détails du plan de Bonaparte, entre temps devenu Napoléon Ier, puisque rien ne se passe comme prévu. Et, encore une fois, laissons parler les chiffres. Le 21 octobre 1805, au large du cap de Trafalgar, du côté atlantique du détroit de Gibraltar, les Français et les Espagnols alignent 33 vaisseaux de ligne, 5 frégates, 2 bricks et environ 26000 hommes, tandis que les Britanniques ne disposent que de 27 vaisseaux de ligne, 4 frégates, 1 goélette, 1 boutre, et seulement 18500 hommes. Mais c’est encore une fois un triomphe pour le vice-amiral Nelson, malgré l’infériorité numérique de sa flotte. Quatre vaisseaux sont détruits du côté de l’Empereur, et 17 sont capturés. Nelson conserve tous ses navires. Les alliés déplorent plus de 3300 morts et plus de 2500 blessés. Il y a « seulement » 446 morts du côté britannique, et 1246 blessés. Environ 8000 marins français et espagnols sont fait prisonniers.
Les conséquences de la défaite de l’Empereur sont considérables. La plus grande partie de la flotte de la Méditerranée étant perdue, le projet d’invasion des iles britanniques tombe à l’eau (sans mauvais jeu de mots). La suprématie des Anglais sur les mers est une nouvelle fois confirmée. Certes, Napoléon peut lancer les troupes rassemblées au bord de la Manche sur d’autres proies, notamment la Prusse et l’Autriche. Mais les Anglais ont une nouvelle fois prouvé qu’il était possible de vaincre l’Empereur.


La balle qui a tué Nelson
Exposée dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

The Nelson Bullet, 1805
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN61158

« Nous avons perdu plus que ce que nous avons acquis ». C’est ainsi que le roi Georges III accueille la nouvelle de la victoire de Trafalgar. Le Royaume-Uni a triomphé, mais l’homme qui a permis ce triomphe n’est plus. Le vice-amiral vicomte Nelson est mort à bord du Victory. C’est l’un des tireurs d’élite français qui, depuis le mât de misaine du Redoutable, a tué le héros britannique. La balle de mousquet a traversé une épaule, un poumon et la colonne vertébrale. L’agonie dure plus de trois heures. Les nombreux témoins rapportent les paroles et les pensées de Nelson, qui vont vers lady Hamilton, vers Dieu et vers sa patrie. On se souvient également du fameux « Embrasse-moi, Hardy », murmuré à Thomas Hardy, capitaine du HMS Victory et fidèle entre les fidèles.
Après la mort de Nelson, William Beatty, le chirurgien de bord, extrait la balle de son corps. Ecrasée par le choc, elle est mêlée avec les fils d’or des épaulettes de lord Nelson. Beatty la fait placer dans un pendentif que, dit-on, il porte jusqu’à la fin de sa vie. En 1842, après sa mort, le pendentif est offert à la jeune reine Victoria. La balle de 15 millimètres de diamètre pèse 22 grammes. Elle a causé l’un des plus grands traumatismes de l’histoire anglaise, comme en témoignent les funérailles de Nelson, évoquées dans le Parcours Napoléon à Londres.


Le duc de Wellington
Buste de sir Francis Chantrey, 1835
Exposé dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Arthur Wellesley, 1st Duke of Wellington (1769-1852), 1835
Sir Francis Chantrey (1781-1841)

Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN35332

Dans le panthéon des glorieux militaires britanniques qui ont vaincu Napoléon, le duc de Wellington figure en première place aux côtés de lord Nelson. Cette courte biographie est la première partie de la notice figurant dans le Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber du château de Windsor.
Arthur Wellesley est né en Irlande le 1er mai 1769, quelques mois avant la naissance de son futur ennemi, Napoléon Bonaparte (15 août 1769). Fils du comte de Mornington, il a une jeunesse assez cosmopolite : après avoir étudié à Eton (1781-1785), puis à Bruxelles, dans les Pays-Bas autrichiens, il rejoint l’académie d’équitation d’Angers, dans le royaume de France. En 1787, il devient enseigne dans l’armée britannique, puis lieutenant et, pendant les cinq années suivantes, il sert comme aide-de-camp de lord Buckingham, lord lieutenant d’Irlande, puis de son successeur, le comte de Westmorland.
Continuant à gravir les échelons dans l’armée britannique, il combat une première fois contre les Français lors de la campagne de Flandre (1793), puis il est envoyé aux Indes, où il est bientôt rejoint par son frère ainé, Richard, lord Mornington, tout juste nommé gouverneur général (1798). Ils en repartent ensemble en 1805 et, sur le chemin du retour, séjournent aux Briars, lors de leur escale à Sainte-Hélène ! Pendant ces quelques années coloniales, Arthur a brillamment combattu les ennemis des Britanniques, réprimé les soulèvements, notamment celui du fameux sultan de Mysore, Tipû Sahib, exercé des commandements à la fois militaires et civils et amassé une fortune non négligeable.
De retour à Londres, alors qu’il patiente dans l’antichambre du ministre de la Guerre, il rencontre celui qui est déjà l’orgueil de la nation, le vice-amiral Horatio Nelson. Celui-ci a traqué les vaisseaux français dans toute la Méditerranée et s’apprête à repartir sur les mers. Sept semaines plus tard, il est victime d’une balle française alors qu’il vient de remporter la bataille de Trafalgar. Wellesley est quant à lui envoyé en Allemagne puis il se met en congé de l’armée pour se lancer en politique. Il est élu aux Communes en janvier 1806, dans le camp des conservateurs, et repart pour Dublin en tant que secrétaire en chef pour l’Irlande, avant de reprendre sa carrière militaire.
En 1807, il participe à la seconde bataille de Copenhague et, l’année suivante, il est envoyé au Portugal, avec le titre de lieutenant général. Le temps de la guerre péninsulaire (Peninsular War) est arrivé.


Godoy et le début de l’aventure espagnole
Epée et fourniture conçues par la manufacture de Versailles, 1800-1802
Exposées dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Robe sword, scabbard and baldric, 1800-1802
Manufacture de Versailles
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN61169

Depuis la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), qui avait confirmé que le petit-fils de Louis XIV pouvait monter sur le trône de Madrid, des Bourbons règnent au-delà des Pyrénées. Naturellement, ces derniers s’associent aux autres souverains européens pour réprimer la Révolution et libérer Louis XVI et Marie-Antoinette. Au terme de ce que Thierry Lentz appelle « une courte et désastreuse campagne militaire contre les armées révolutionnaires » dans son Dictionnaire Napoléon (voir Bibliographie Napoléon), l’Espagne doit faire la paix avec la France. Celle-ci est formalisée lors du traité de Bâle du 22 juillet 1795 : le royaume d’Espagne reconnait la République française et récupère la plupart des territoires envahis par les armées révolutionnaires. Elle doit aussi rendre à la France la moitié de Saint-Domingue qu’elle occupe depuis le traité de Ryswick (1697). Vient ensuite le traité de San Ildefonso du 18 août 1796 : l’Espagne s’engage cette fois à lutter aux côtés de la France contre l’Angleterre.
L’artisan de ce rapprochement avec la France, sans doute forcé, est le sulfureux Manuel Godoy y Alvarez de Faria. Né le 12 mai 1767, il est issu d’une famille noble, mais pauvre. Il rejoint la garde royale, où il est repéré par l’héritier du trône, le prince des Asturies. Il devient son favori, en même temps que l’amant de la princesse des Asturies. Le 14 décembre 1788, son protecteur monte sur le trône sous le nom de Charles IV et les honneurs commencent à s’accumuler sur les fières épaules de Godoy. Aux grades dans l’armée espagnole s’ajoutent les titres de noblesse (duc d’Alcudia avec grandesse, duc de Sueca et marquis d’Alvarez), les ordres royaux (la Toison d’Or) et d’innombrables richesses. Finalement, en 1792, il accède aux fonctions de secrétaire d’Etat, c’est-à-dire chef du gouvernement. L’amant de la reine est alors tout puissant, surtout qu’il épouse une princesse de sang royal, cousine du roi. Il est autant corrompu qu’il est détesté par une partie de l’élite et du peuple. Mais il est aimé par le roi – et la reine ! – qui lui accorde le titre éloquent de prince de la Paix, après les traités pourtant humiliants imposés par la France.
Avec l’aide de son frère Lucien, qui est ambassadeur à Madrid, Napoléon essaie d’utiliser Godoy dans la lutte contre l’Angleterre, à travers le Portugal. C’est le point de départ de l’aventure espagnole (ou plutôt ibérique). Depuis 1373, le Portugal entretient une alliance diplomatique et militaire avec l’Angleterre. On prétend d’ailleurs que c’est aujourd’hui la plus ancienne en vigueur dans le monde. On comprend donc aisément que Lisbonne ne souhaite pas s’associer au blocus continental, imposé par l’Empereur aux pays européens pour étrangler les Britanniques sur le terrain commercial, économique et financier, puisqu’il semble compliqué de les battre sur le terrain militaire. Napoléon s’entend donc avec le prince de la Paix : la France et l’Espagne vont s’allier pour envahir le Portugal et chasser la famille royale. En échange, le gourmand Godoy recevra une gigantesque principauté en Lusitanie. Mais, bien sûr, Londres décide de soutenir ses alliés portugais. Alors que la famille royale, le gouvernement et la cour ont fuit vers la colonie brésilienne, Junot entre dans Lisbonne le 30 juin 1808. Moins d’un mois plus tard, le 21 août, il doit capituler devant l’armée anglo-portugaise commandée par Arthur Wellesley. Soult, Victor et Masséna sont tour à tour repoussés. En 1811-1812, Wellesley a déplacé la guerre en Espagne.

Le 25 juillet 1805, Napoléon Ier avait élevé Godoy au rang de grand-aigle dans l’ordre de la Légion d’honneur (voir ici), c’est-à-dire la dignité la plus importante, après celle de grand-maître : l’Empereur est le grand-maître, tandis que Lacépède est le grand chancelier. Le document des Archives nationales doit dater de la Restauration, puisqu’il mentionne l’ « Ordre royal de la Légion d’honneur », ainsi que la dignité de « Grand’Croix », qui remplace celle de grand-aigle par la volonté de Louis XVIII, le 26 mars 1816 (pour être plus précis, la grand-croix remplace le grand-cordon, qui avait remplacé le grand-aigle en 1814).
D’après les conservateurs des collections royales britanniques, ce sabre est justement lié à la dignité de grand-aigle de la Légion d’honneur attribuée à Godoy. Il est de la même provenance que l’épée d’apparat du Premier consul, dont nous avons parlé au début de ce parcours, à savoir la manufacture d’armes de Versailles, dirigée par Boutet (les armes de Godoy figurent sur l’objet, tout comme la mention de la manufacture et, probablement, la marque de Boutet).
Après l’entrevue de Bayonne, que nous allons évoquer avec l’objet suivant, Godoy suit le roi en exil à Fontainebleau. Ses biens sont saisis par la junte de Séville, puis vendus aux enchères. En 1809, l’épée est acquise par Richard Colley Wellesley (1760-1842), frère aîné du futur duc de Wellington, qui avait été, nous l’avons dit, gouverneur général des Indes britanniques, avec Arthur à ses côtés, avant d’être nommé ambassadeur en Espagne en 1809 : non l’Espagne de Joseph Bonaparte, mais celle que les Français considèrent comme rebelle et que les Anglais soutiennent. L’année suivante, il est secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères. Il fait alors cadeau de l’épée au Prince Régent. Elle entre dans les collections de l’armurerie de Carlton House 18 mars 1811. On sait que le 26 mars 1842, elle est envoyée au château de Windsor.


Joseph en Espagne
Caricature de Thomas Rowlandson, 1808

King Joe and Co., making the most of their time previous to quitting Madrid,
25 – 25 Sep 1808
Thomas Rowlandson (1757-1827)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN810711

L’affaire espagnole se complique le 19 mars 1808, lorsque Charles IV est chassé du trône en faveur de son fils, désormais Ferdinand VII. Après bien des rebondissements, le père et le fils sont convoqués à Bayonne le 30 avril suivant. C’est la fameuse « souricière de Bayonne ». Chacun s’attend à ce que l’Empereur tranche en sa faveur, mais il préfère envoyer les deux Bourbons en exil en France, le père à Fontainebleau, le fils à Valençay chez Talleyrand. A leur place, il désigne son propre frère, Joseph, qui régnait alors dans un autre royaume pris à des Bourbons, celui de Naples. Nous avons déjà parlé du règne de José Primero dans la première partie de ce Parcours.
Au cours de l’épopée napoléonienne, les Espagnols sont ceux qui se sont battus le plus férocement contre l’occupation de leur pays. Ce royaume périphérique et l’engagement considérable en hommes et en argent pour le maintenir ont été une véritable épine dans le pied de la stratégie de conquête de l’Empereur. On parlera même de cancer espagnol. En fragilisant l’édifice napoléonien, la résistance espagnole a donc constitué l’une des toutes premières étapes de la ruine de cet édifice. Evidemment, les Britanniques y ont largement contribué. L’argent de Londres et les armées d’Arthur Wellesley ont permis aux rebelles et à leur junte de tenir une grande partie du territoire espagnol. Si les armées régulières des deux camps enchainaient tour à tour victoires et défaites, la guérilla (le terme semble être apparu à ce moment-là) des civils espagnols, souvent menés par des aristocrates ou des prêtres réactionnaires, épuisaient les soldats de l’Empereur. Le climat intervient sans doute aussi dans la défaite finale des Français, ainsi que les pillages. A tous les niveaux de l’armée et de l’administration, en effet, les Français et leurs alliés s’adonnaient au pillage, même s’ils préféraient parler de prise de guerre, voire de contribution.
C’est bien ce dont il est question sur la caricature présentée ici. Comme le dit la légende, le roi Joseph et ses compagnons (King Joe & Company) profitent au maximum de leurs derniers moments avant de quitter Madrid. Au centre, un Joseph perruqué récupère la couronne et l’orbe dans un placard, alors qu’il a déjà un sceptre à la main et un autre dans sa poche de pantalon. Autour de lui, des soldats remplissent des coffres avec des sacs de ducats et de médailles, ainsi que des trésors d’argenterie et d’orfèvrerie. Ailleurs, on s’empare d’une Madone à l’Enfant, tandis qu’un soldat s’apprête à taper sur un buste avec son marteau. On emporte même les rideaux. Au sol, on n’a pas oublié les trésors des églises, qui sont nombreux en Espagne : mitre, crosse, croix et autre calice seront du voyage.
Cette caricature fait peut-être référence à la première retraite de Madrid, le 31 juillet 1808, alors que Joseph avait été obligé de quitter sa capitale après seulement 10 jours. Il ne put y revenir que le 22 janvier 1809. Deux jours plus tard, la junte centrale de Séville signait une alliance avec Londres. Au fil des années, la scène se répéta, notamment le 11 août 1812 (il put rentrer à Madrid le 2 novembre) et, surtout, le 17 mars 1813. Le roi Joseph abandonnait sa capitale pour ne plus y revenir. Mais il ne partait pas les mains vides.


La retraite du roi Joseph
Caricature de Thomas Rowlandson, 1808

King Joe’s Retreat from Madrid, 21 Aug 1808
Thomas Rowlandson (1757-1827)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN810700

Cette seconde caricature fait également référence à la première retraite de Madrid. Comme nous l’avons dit, Joseph ne peut occuper sa capitale que pendant dix jours, du 21 au 31 juillet 1808. Le terrain a été préparé par Murat, qui avait été nommé lieutenant-général en Espagne. Mais sa terrible répression du soulèvement de Madrid de début mai 1808 a mis le feu au poudre et entraîné l’embrasement de Espagne. Chacun connait la manière dont Goya a immortalisé ces deux événements : le soulèvement du Dos de Mayo (2 mai) et les exécutions du Tres de Mayo (3 mai).
Pendant des mois, les cinq armées françaises envoyées en Espagne, pourtant commandées par des officiers efficaces et expérimentés, sont impuissantes à écraser la guérilla. Il faut dire que la concurrence et la mésentente entre les lieutenants de l’Empereur n’aident en rien, pas plus que leur défiance vis-à-vis du roi Joseph. Finalement, Napoléon est contraint d’intervenir lui-même. La campagne d’Espagne ne traine pas. Le 7 novembre 1808, il est à Vitoria, au pays basque espagnol. Un mois plus tard, le 4 décembre, il reprend Madrid. Quelques semaines plus tard, il est de retour à Paris. C’est dans ce contexte que se déroule la terrible retraite de La Corogne : acculées, les troupes britanniques doivent se porter à la mer et réembarquer sur les cotes galiciennes. Le 16 janvier 1809, sir John Moore, le commandant britannique, est tué. Soult chasse les Anglais. Mais ceux-ci reviennent sans trop tarder avec à leur tête un autre commandant : le futur duc de Wellington.
Cette caricature est loin de respecter la réalité historique. Napoléon, en effet, est victorieux, et rétablit Joseph sur son trône. L’image d’un empereur fuyant sans prendre le temps de secourir son frère aîné est donc fausse. Il s’agit bien sûr de propagande. En revanche, comme avec la caricature précédente, la réputation de pilleurs des Français et de leur roi d’Espagne est déjà bien établie, dès les premiers mois du règne. Encore une fois, cet aspect, même s’il est vrai, est ici exagéré et participe à la propagande britannique. Quant au traitement du problème espagnol par l’Empereur, il est presque prémonitoire. En effet, c’est peut-être sa première véritable erreur stratégique à l’échelle de la mise au pas du continent européen : dans les années qui suivent, Napoléon va laisser pourrir la situation dans la péninsule ibérique et refusera toujours de donner à son frère les moyens de rétablir la situation. Mais l’aurait-il pu ?


La bataille de Vitoria (1813)
Tableau de George Jones, 1822

The Battle of Vittoria, 1822
George Jones (1786-1869)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN407186

Après son départ, Napoléon laisse 350 000 hommes en Espagne, commandés notamment par Soult, Marmont, Suchet, Bessières et Macdonald. C’est presque trois fois plus que les forces britanniques, espagnoles et portugaises réunies. Cette supériorité numérique permet aux Français de tenir un moment. Mais c’est sans compter les hordes de civils espagnols qui participent à la résistance et, comme nous l’avons dit, épuisent l’armée régulière par leur harcèlement incessant. D’autant plus que des troupes britanniques ne cessent de débarquer dans la péninsule.
La bataille finale de cette guerre d’usure se déroule le 21 juin 1813, à Vitoria, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière française. L’armée de Joseph est coupée en deux, la retraite est chaotique : les Français doivent abandonner l’artillerie, mais aussi les fourgons remplis des trésors pillés à travers l’Espagne, notamment les chefs-d’œuvre des collections royales. La défaite est également humiliante pour la France, puisque c’est finalement une petite et rapide bataille (« seulement » 700 morts de part et d’autre) qui met un terme à l’aventure espagnole. Napoléon est évidemment furieux : le roi Joseph, qui ne règne plus sur rien, est rappelé à Paris ; Soult prend le commandement de l’armée française d’Espagne. Mais celle-ci opère désormais dans le sud de la France, puisqu’il s’agit désormais d’arrêter Wellington qui menace le pays. Arthur Wellesley avait en effet été titré vicomte Wellington en 1809, avant de devenir comte, puis marquis de Wellington en 1812. Le 3 mai 1814, peu après la première abdication de l’Empereur.
Ce tableau de George Jones, qui servit lui-même en tant qu’officier pendant la guerre péninsulaire, est une commande de Georges IV et date de 1822. Il était destiné à orner un mur de la salle du trône du palais de Saint-James, et c’est là qu’il se trouve encore de nos jours. Notre regard est immanquablement attiré par Wellington, sa cape blanche et son fier destrier de la même couleur. Sur une éminence, en face de la ville de Vitoria assiégée par les Français, il donne ses derniers ordres à l’état-major. Il y a comme un contraste entre les troupes britanniques bien rangées, au deuxième plan, et les Français qui semblent être complètement désorganisés autour des remparts de la ville. C’est sans doute là que réside le principal motif de l’échec espagnol : loin de Madrid, Napoléon n’est jamais parvenu à mettre de l’ordre dans l’état-major de son armée d’Espagne, où ses fidèles lieutenants ne cessaient de se chamailler entre eux, mais aussi avec le roi Joseph.


Le bâton de maréchal de Jourdan
Exposé dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Marshal Jourdan’s Baton and case, 1804
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN61176

Parmi les nombreuses reliques de la bataille de Vitoria présentes dans les collections britanniques, celles du souverain conservent le bâton de maréchal de Jourdan. Comme nous l’avons dit, les Français ont dû abandonner la plupart de leurs fourgons dans la déroute. Il ne s’agissait pas seulement des fruits du pillage du roi Joseph, de ses officiers, des simples soldats et de tous ceux qui ont suivi l’armée française, mais d’une partie des bagages personnels de ces derniers.
C’est ainsi que les Anglais récupèrent le bâton de maréchal de Jean-Baptiste Jourdan (1762-1833), qui était major-général de l’armée d’Espagne. Celui qui avait servi tour à tour le roi de France, la Révolution (le vainqueur de Fleurus en 1794), le Directoire et Napoléon, est élevé à la dignité de maréchal d’Empire par ce dernier, le 19 mai 1804. Il rejoint ainsi l’élite du nouveau régime, en même temps que dix-sept autres de ses collègues, comme nous l’avons vu dans l’article sur « Napoléon et sa cour ». L’insigne, orné des aigles habituels, porte les mentions gravées : « Terror belli, decus pacis » (Terreur durant la guerre, ornement pour le temps de paix) et « Jean Baptiste Jourdan Nommé par l’Empereur Napoléon Maréchal de L’Empire le 29 Floréal Anno 12 ».
Dès le lendemain de la bataille de Vitoria, Wellington expédie le bâton à Londres. Il écrit à lord Bathurst, secrétaire d’Etat à la Guerre et aux Colonies : « Je confie cette dépêche à mon aide-de-camp le capitaine Freemantle, que je vous prie de prendre sous votre protection. Il aura l’honneur de déposer aux pieds de Son Altesse Royale le Prince Régent les couleurs du 4e bataillon du 100e régiment, ainsi que le bâton de maréchal de France du maréchal Jourdan, pris par le 87e régiment ». Cette cérémonie se tient le 3 juillet suivant et le futur Georges IV répond à Wellington : « Vous m’avez envoyé, parmi les trophées de votre gloire incontestée, le bâton d’un maréchal français. Je vous envoie en retour celui de l’Angleterre. L’armée britannique le saluera avec enthousiasme, pendant que l’Univers reconnaitra les valeureux exploits qu’il appelait de ses vœux de manière si pressante ». C’est en effet le 3 juillet 1813 que le marquis de Wellington est élevé au grade de Field Maréchal de l’armée britannique : Outre-Manche, il s’agit en effet d’un grade, tandis que c’est une dignité en France.


La première abdication et l’île d’Elbe

Napoléon à Fontainebleau, le 31 mars 1814
Tableau d’Hippolyte Paul Delaroche, 1846
Exposé dans le salon de Billard, à Osborne House (île de Wight)

Napoleon at Fontainebleau, 31 March 1814, 1846
Hippolyte Paul Delaroche (1797-1856)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN405838

Alors qu’une partie non négligeable de ses armées s’épuise dans le bourbier espagnol, l’Empereur continue ses campagnes en Europe centrale et orientale. S’il parvient peu ou prou à museler ses alliés autrichiens, russes et prussiens, ceux-ci profitent surtout d’une paix relative pour reconstituer leurs forces, entretenant dans un secret tout aussi relatif la flamme de la rébellion et les prémices de l’esprit national, parfois sous l’impulsion de personnages qu’on juge parfois secondaires, mais qui ne le sont pas tant que ça, telle la reine Louise de Prusse. Londres continue de financer et d’exciter les oppositions à Napoléon, tandis que l’application du Blocus continental s’avère être un second bourbier, tout aussi impossible à drainer que la guérilla en Espagne, mais peut-être plus dangereux encore, puisqu’il touche l’ensemble du continent. Officiellement, c’est d’ailleurs le refus d’Alexandre Ier, empereur de Russie, de respecter l’interdiction de commercer avec les Britanniques comme il l’avait promis à Tilsit, qui pousse Napoléon Ier, empereur des Français, à attaquer l’immensité slave. Bien qu’obligés de s’associer militairement à la campagne de Russie de 1812, François Ier, le troisième empereur, celui d’Autriche, et Frédéric-Guillaume, le roi de Prusse, pensent que l’heure de la revanche approche.
Si les Français parviennent jusqu’à Moscou, la campagne de Russie se transforme vite en un désastre et la retraite en une hécatombe. A toute vitesse, l’Empereur rentre à Paris, pour éviter que les choses tournent mal en France, où certains commencent (ou continuent) à comploter et ou le peuple souffre de plus en plus de la conscription qui s’élargit et de la crise économique qui s’installe, en partie à cause de ce même blocus continental qui aurait dû entraîner l’effondrement de la Grande-Bretagne. Quant à ce qui reste de la Grande Armée, elle est pourchassée par les Cosaques et le reste des forces russes.
La campagne d’Allemagne de 1813 démarre alors que, chacun leur tour, les souverains germaniques rompent les traités et passent à l’ennemi, Prusse et Autriche en tête. Avec le soutien des Anglais (et leur implication militaire à l’autre bout du continent, c’est-à-dire « dans le dos » de Napoléon), Alexandre, François et Frédéric-Guillaume prennent la tête de la croisade contre celui qu’on considère de plus en plus ouvertement comme un usurpateur. D’anciens plus ou moins fidèles lieutenants, le Bernadotte de Suède et le Murat de Naples, se joignent à l’hallali. Au petit matin du 1er janvier 1814, les troupes du Prussien Blücher traversent le Rhin. La campagne de France peut commencer. Malgré quelques victoires de Napoléon, l’écrasante supériorité numérique de ce demi-million de combattants hostiles pousse l’Empereur à se réfugier à Fontainebleau, alors que Marie-Louise, le roi de Rome, le gouvernement et tous ceux qui le peuvent se retirent sur la Loire, avec une partie du trésor de la Couronne.
Le 30 mars, Paris se rend. Le lendemain, alors que les souverains étrangers entrent dans la capitale, Napoléon Ier s’installe à Fontainebleau. Débute alors ce que Thierry Lentz a nommé les « Vingt Jours de Fontainebleau (31 mars – 20 avril 1814) dans un ouvrage éponyme (Thierry LENTZ, Les Vingt Jours de Fontainebleau : la première abdication de Napolon 31 mars – 20 avril 1814, Paris, Perrin, 2014) et qui s’achèvent par l’abdication de l’empereur des Français. Nous renvoyons le lecteur à ce livre passionnant pour découvrir le détail de ce qui s’est passé dans « la vraie demeure des rois ».
C’est au premier jour de cette série d’événements, le 31 mars 1814, que l’Empereur est représenté sur ce tableau de Delaroche. Avec ses bottes poussiéreuses et ses traits tirés, Napoléon vient sans doute d’arriver au château et de se jeter sur cette chaise, abandonnant son épée sur le guéridon et son célèbre bicorne à même le sol. Que dire de son expression ? Est-il vexé, furieux, blasé, déprimé, ou simplement en train de penser fiévreusement aux solutions qui pourraient sauver la situation ? Peut-être tout à la fois. L’inexorable machine de l’Histoire est pourtant en route et le sort de l’Empereur est déjà en train de lui échapper.
A Paris, Talleyrand forme un gouvernement provisoire. Le Sénat proclame la déchéance de l’empereur des Français. A Fontainebleau, les maréchaux font comprendre à leur maître que la seule issue est l’abdication. Marmont passe à l’ennemi. Le 6 avril, Napoléon consent à signer son acte d’abdication sans condition. Dans la nuit du 12 au 13 mai, celui qui fait trembler l’Europe depuis vingt ans tente de se suicider. Le 20 avril, il fait ses fameux adieux aux grognards de la Vieille Garde dans la cour du Cheval blanc du château de Fontainebleau. Accompagné des commissaires envoyés par les Alliés, il prend alors le chemin de l’île d’Elbe.


Le départ de l’Empereur
Caricature de Thomas Rowlandson, 1814

The affectionate farewell, or kick for kick, 17 – 17 Apr 1814
Thomas Rowlandson (1757-1827)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN810927

Nous avons déjà remarqué le caractère très acide des caricatures anglaises à l’égard de Napoléon, notamment celles de Thomas Rowlandson. Comme nous pouvions nous y attendre, celles qui s’attaquent à l’empereur déchu sont tout aussi coriaces ! Sur celle-ci, on voit Talleyrand (« Tally ») chasser Napoléon « à coup de pied au c.. ». Il le traite de « coquin » et de « pitoyable vagabond », et lui promet de détruire sa couronne (« Va ten Cocquin I’ll crack your Crown you pitiful vagabond »). Furieux, l’Empereur lui répond un ironique « Votre très humble serviteur Monsieur Tally ». Talleyrand, reconnaissable à son pied bot, tient à la main une parodie de l’acte d’abdication : « Abdication ou le dernier discours moribond d’un meurtrier qui va être déféré entre les mains du Diable… » Soutenu dans son propos par une foule de soldats blessés, il pousse son ancien maître vers un gibet. Au loin, sur une île, on aperçoit un autre gibet, où pendent plusieurs corps, et où figure la mention « La famille de Boney exilée sur l’île d’Elbe ». Le tout est titré malicieusement « Un adieu affectueux ou Coup pour coup ».
On peut analyser cette caricature au premier degré. Effectivement, c’est Talleyrand qui a poussé à l’abdication de l’Empereur. Membre du conseil de régence, il doit quitter Paris avec la Cour, mais s’arrange pour rester dans la capitale. Là, il négocie la capitulation de Marmont et offre la ville aux Alliés. Immédiatement, les souverains étrangers viennent lui rendre visite dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, à l’angle de la place de la Concorde. C’est même là que s’installe l’empereur Alexandre Ier. Le 1er avril 1814, le Sénat désigne Talleyrand pour présider le gouvernement provisoire, chargé de négocier avec les Alliés. Le lendemain, ce même Sénat proclame la déchéance de l’Empereur. A l’heure où Napoléon abdique, c’est donc Talleyrand qui dirige la France occupée et ce qui reste de l’Empire.
Jusqu’ici, nous avons peu rencontré ce personnage éminemment important dans l’histoire de la France et de l’Europe, et ce pendant plusieurs décennies. Il semble ne pas être très présent dans les collections britanniques, alors même qu’il a été ambassadeur de France à Londres pendant quatre ans, au début du règne de Louis-Philippe (1830-1834). Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, né à Paris le 2 février 1754, est issu d’une des familles les plus prestigieuses de France. Il descend notamment des Mortemart de Rochechouart, des Colbert, des Damas d’Antigny, des Vienne… Grâce au soutien d’un oncle archevêque de Reims, puis cardinal et archevêque de Paris, il fait une brillante carrière dans l’Eglise de France, d’abord en tant qu’agent général du clergé (1780-1785), puis en tant qu’éphémère évêque d’Autun (1788). Elu du clergé du diocèse aux Etats Généraux, il se rallie bien vite au Tiers et à la Révolution. On lui doit tout ou partie de quelques unes des mesures les plus importantes de l’époque, comme la nationalisation des biens de l’Eglise, l’adoption du système métrique, la réforme de l’éducation, mais aussi la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, où il célèbre la messe en présence de la famille royale.
Mais le vent tourne en France et la Terreur s’installe. Profitant d’une série de missions à Londres, il s’installe comme si de rien n’était dans la capitale britannique, officiellement pour vendre sa bibliothèque. En fait, il est touché par un décret d’accusation émanant de l’Assemblée, qui a pris connaissance de son double-jeu avec Mirabeau lors de la découverte de la fameuse armoire de fer des Tuileries. A la différence de plusieurs milliers d’Emigrés qui trouvent refuge et soutien au Royaume-Uni, Talleyrand est expulsé et s’embarque pour l’Amérique.
Le 20 septembre 1796, il est de retour à Paris, où il devient vite le ministre des Relations extérieures du Directoire. C’est à ce poste qu’il rencontre l’ambitieux général Bonaparte, qu’il soutient lors du coup d’Etat du 18 Brumaire. Il est récompensé par de nombreux honneurs et charges : ministre du Consulat puis de l’Empire, prince de Bénévent, grand chambellan, grand cordon de la Légion d’honneur, Vice-Grand-Electeur. Mais le vent tourne encore et le tout-puissant Talleyrand se lance dans un nouveau double-jeu. On dit que c’est à l’occasion de la rencontre d’Erfurt (1808) qu’il se rapproche de l’empereur Alexandre Ier et qu’il commence à contester de plus en plus ouvertement les décisions de son maître. Conscient du danger, Napoléon lui retire un certain nombre de ses positions, mais continue à chercher conseil auprès de cet homme si brillant, jusqu’à la trahison finale de 1814.
Rallié aux Bourbons, Talleyrand continue à peser dans la vie politique nationale et internationale. Ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, il est son envoyé au congrès de Vienne, où, presque miraculeusement, il parvient à faire entendre la voix de la France vaincue. Pendant les Cent-Jours, son sens politique le pousse à rester fidèle à ses nouveaux maîtres, ceux-là même qu’il avait fréquenté à Versailles un quart de siècle plus tôt. Louis XVIII fait finalement de lui le président de son Conseil après Waterloo. Il récupère également la charge qu’il avait occupée sous l’Empire, celle de grand chambellan. Presque naturellement, celui que l’on appelle le « Diable boiteux » se rapproche du duc d’Orléans et se voit récompensé par l’ambassade de Londres à l’avènement de Louis-Philippe. A son retour, il se retire dans son château de Valençay, mais c’est à Paris qu’il meurt, le 17 mai 1838, au terme d’une des carrières les plus étranges de l’histoire de France.
On ne sera donc pas étonné de la représentation qu’en fait Rowlandson sur cette caricature. Le « coup pour coup » rappelle peut-être la disgrâce relative qu’avait dû subir l’ancien évêque d’Autun. En revanche, l’apparition des gibets peut nous interpeller. Est-ce une référence imagée à la mort politique que constitue l’exil sur l’île d’Elbe ou faut-il y voir quelque chose de plus inquiétant ? Malgré les traités signés par les Alliés, des rumeurs courraient-elles à l’époque sur une éventuelle exécution de l’empereur déchu, voire un assassinat ? Et que penser des membres de sa famille qui l’attendent, pendus, à l’île d’Elbe ? La réponse est peut-être dans la caricature suivante.


Napoléon à l’île d’Elbe
Caricature de Thomas Rowlandson, 1814

Boney Turned Moralist, 1 May 1814
Thomas Rowlandson (1757-1827)

Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN810932

La mort, c’est peut-être tout simplement ce que Napoléon méritait dans l’esprit de nombre de ses contemporains. Cette caricature se passe de commentaires, puisque les légendes sont plus qu’explicites. « Ce que j’étais » : « Un tyran cruel » ; « Ce que je suis » : « Un misérable pleurnicheur » ; « Ce que je devrais être » : « Un bouffon pendu »… A noter, la très sarcastique mention qui figure sur le rocher : « Brève histoire de ma vie, que j’ai l’intention de publier » !
A travers cette caricature, Rowlandson critique peut-être ce qu’il considère comme un traitement fort généreux pour celui qui a mit l’Europe à feu et à sang pendant presque vingt ans. Néanmoins, il se trompe. Si, pour l’Empereur (qui conserve ce titre), la vie à l’île d’Elbe n’a sans doute pas été facile à supporter tous les jours, d’un point de vue psychologique, il est loin d’être l’épave larmoyante dépeinte sur ce dessin.
Le 4 mai 1814, Napoléon débarque sur cette île de 224 km² et 37000 habitants située à une dizaine de kilomètres de la Toscane. Immédiatement, il se décide à exercer la pleine souveraineté que lui a accordé le traité de Paris. Il reconstitue une cour impériale, un palais presque digne de ce nom, des troupes, et se lance dans un travail de réorganisation des routes, des ports, des impôts, des ressources naturelles et agricoles, etc. S’il a la douleur d’être séparé de son épouse, Marie-Louise, et de son fils, le roi de Rome, tous les deux réfugiés à Vienne, il peut compter sur sa mère, Madame Mère, et sa sœur, la fidèle Pauline, qui viennent s’installer à Portoferraio, sa nouvelle capitale. Il reçoit également la visite de sa maîtresse, Marie Walewska, et de son fils adultérin, Alexandre Colonna Walewski.
Napoléon n’a pas le temps de pleurnicher, surtout, puisqu’il organise son retour sur le Continent : le 26 février 2015, après seulement 300 jours sur l’île d’Elbe, il s’embarque pour la France, avec un millier d’hommes entassés dans sept bateaux avec armes, munitions et bagages. Le 1er mars suivant, il débarque à Golfe-Juan. Le 20 au soir, il s’installe aux Tuileries, désertées par Louis XVIII et ses partisans quelques heures plus tôt. Si l’Europe est en émoi, Paris semble reprendre le cours de sa vie impériale. Mais cela ne va pas durer longtemps. A peu près cent jours !
Afin d’apaiser les puissances européennes réunies à Vienne, l’empereur restauré prétend vouloir la paix et, avec le soutien de Benjamin Constant, offre aux Français un régime beaucoup plus libéral. Mais les Alliés ne l’entendent pas de cette oreille et réunissent un million d’hommes, qui marchent sur la France. L’Empereur décide qu’il va les arrêter dans ce qui était ses départements belges et qui fait désormais partie du tout nouveau royaume des Pays-Bas.


Waterloo

La bataille de Waterloo (1815)
Tableau de George Jones, 1822

The Battle of Waterloo, 1822
George Jones (1786-1869)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN407187

La bataille de Waterloo est certainement la plus emblématique au cours des guerres napoléoniennes pour les Britanniques, mais ce n’est pas la seule de cette campagne de Belgique. Le 15 juin, Napoléon passe la frontière et marche vers Bruxelles, alors que Wellington et ses officiers s’apprêtent à participer au fameux bal de la duchesse de Richmond (voir la traduction du texte de James Peill, conservateur des collections des ducs de Richmond à Goodwood House). Le lendemain, deux batailles se déroulent en même temps : les Français battent les Anglo-Hollandais aux Quatre-Bras et les Prussiens à Ligny, mais Wellington et Blücher parviennent à se replier en bon ordre et à préserver leurs forces. Deux jours plus tard, le 18 juin, l’Empereur attaque les troupes du Britannique à Waterloo, tandis que Grouchy est censé empêcher celles du Prussien de les rejoindre.
Ce tableau de George Jones nous plonge au cœur de la bataille. Le peintre sait de quoi il parle, puisqu’il a combattu sous les ordres de Wellington pendant les guerres de la péninsule ibérique. Commandée par Georges IV en 1822, ce tableau orne les murs de la salle du trône du palais de Saint-James, où elle accompagne l’autre grande œuvre de Jones, La bataille de Vittoria, présentée plus haut. Au premier plan, on voit le duc de Wellington, monté sur son cheval Copenhagen. Comme nous l’avons déjà remarqué, Arthur Wellesley a reçu ce titre avant la bataille de Waterloo, en récompense pour ses victoires au Portugal et en Espagne. Presqu’au centre de la composition, on aperçoit Napoléon au milieu des combats, sur son cheval blanc.


Le champ de bataille
Plan et vue de Charles Smith, 1815

Plan and View of the Battle of Waterloo, with the Positions of the Troops,
nearly at the moment the Victory was gained […], 12 Aug 1815
Charles Smith (c. 1768-1854)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN735188

Ce plan très complet, réalisé quelques mois après la bataille, précise d’abord le lieu des combats. Remarquons que le Nord est en bas et le Sud en haut. Les armées s’affrontent donc au Sud de Waterloo (le village est évoqué tout en bas) et de la forêt de Soignes, à une vingtaine de kilomètres de Bruxelles. La bataille a lieu autour du château-ferme d’Hougoumont, à proximité immédiate de Mont-Saint-Jean, où se trouvent basées les troupes de Wellington. D’ailleurs, les Français évoquent d’abord la bataille sous le nom de bataille de Mont-Saint-Jean. C’est toutefois dans le village de Waterloo que Wellington rédige sa fameuse dépêche et c’est donc sous ce nom que les Britanniques connaissent leur victoire. Quant aux Allemands, ils parlent de la « Victoire de la Belle-Alliance », du nom de l’auberge où Wellesley et Blücher se sont rencontrés au soir de la bataille. Elle figure également sur la carte, tout comme d’autres lieux importants, notamment la ferme de la Haye Sainte.
Bien sûr, nous n’allons pas nous attarder ici sur le déroulé des combats, mais il est tout de même intéressant d’évoquer les forces en présence. La légende, située tout en bas de la carte, mentionne, du côté des Alliés, des troupes britanniques (en rouge), des troupes belges et hollandaises (en jaune), ainsi que les troupes du duc de Brunswick (les Brunswickers, en noir, voir le personnage n°15 dans Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber du château de Windsor). En face d’eux, de l’autre côté d’Hougoumont, les troupes de Napoléon (en bleu). Pour être plus précis, Wellesley commandait 25000 Britanniques, 17000 Néerlandais (la Belgique est rattachée aux anciennes Provinces Unies au sein du royaume des Pays-Bas depuis le 15 mars 1815), 7000 Brunswickois, mais aussi d’autres troupes allemandes : 10000 hommes du Hanovre, 6000 hommes de la King’s German Legion et 3000 hommes du Nassau (rappelons que le roi du Royaume-Uni règne également sur le duché de Brunswick-Lunebourg, devenu royaume de Hanovre le 12 octobre 1814). Ce sont donc 68000 hommes qui s’opposent d’abord aux 71600 soldats de l’Empereur.
La scène se situe juste avant la victoire finale des Alliés et on voit donc arriver les troupes prussiennes (en vert) : sur la gauche (à l’Est), les troupes commandées par Blücher (nominalement par von Zieten) et en haut à gauche (Sud-Est), celles placées sous le commandement de von Bülow. Il est donc à peu près 16h30. On sait que Grouchy n’avait pas « pu » retenir ces 100000 hommes qui déterminent finalement l’issue de la bataille.
La position initiale des troupes commandées par Wellington est présentée sur la carte, mais pas celle des troupes françaises. Il est intéressant de noter que, tout en haut, figure le lieu d’où Napoléon observe la bataille. Il n’y a pas d’équivalent pour Wellington. Est-ce à dire que l’Empereur regarde ses hommes combattre de loin, tandis que le général britannique est au milieu de ses hommes ? Il s’agit bien sûr d’une légère adaptation de la réalité historique à des fins de propagande.
En y regardant de plus près, on peut entrer dans les détails des différentes armes : artillerie, cavalerie, mais aussi cuirassiers du côté français et gardes du côté britannique (il s’agit des régiments de la garde royale, notamment les Coldstream Guards, au niveau d’Hougoumont, qui est attaqué au début des combats par les troupes du roi Jérôme, plus jeune frère de l’Empereur). La position du 2e corps commandé par Rowland Hill est également visible (personnage n°1 dans le Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber du château de Windsor).


Le manteau de l’Empereur

Napoleon’s Cloak (Burnous), 1797 – 1805
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN61156


Le couteau de l’Empereur
Fourni par Martin Guillaume Biennais, 1804-1809

Knife, 1804-1809
Martin Guillaume Biennais (1764–1843)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN48460


La « Bannière de location » des ducs de Wellington
Le drapeau de l’année en cours est exposé
dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Rent banner, 1817 – 2020
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN39445

Au tout début de ce Parcours Napoléon, ainsi que dans l’introduction du Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber du château de Windsor, nous avons brièvement évoqué les « bannières de location » des ducs de Marlborough et de Wellington. De quoi s’agit-il ?
Au début du XVIIIe siècle, John Churchill, commandant en chef des forces britanniques, remporte d’admirables victoires contre la France de Louis XIV, dans le cadre de la guerre de Succession d’Espagne. Il est récompensé par le titre de duc de Marlborough, ainsi que par une importante somme d’argent offerte par la Nation reconnaissante, en tout cas par le Parlement britannique. Cette donation doit lui permettre d’édifier une somptueuse résidence, digne de son nouveau rang de héros national. La Couronne accorde à Churchill l’ancien domaine royal de Woodstock, près d’Oxford. C’est là qu’il va faire construire l’immense palais de Blenheim (Blenheim Palace), du nom de la victoire qu’il a remportée le 13 août 1704 (aussi appelée deuxième bataille de Höchstadt). D’après la tradition, c’est le seul bâtiment du pays à pouvoir se targuer du titre de palais, en dehors des résidences ou anciennes résidences royales (par exemple le palais de Westminster, siège du Parlement britannique, qui a toujours le statut de palais royal, ou Eltham Palace, dans la banlieue de Londres, qui est un ancien palais royal) ou de celles des prélats du royaume (par exemple Lambeth Palace, résidence de l’archevêque de Canterbury). Chaque année, depuis trois siècles, le duc de Marlborough du moment est assujetti au paiement d’un loyer symbolique à la Couronne, pour son domaine de Woodstock. Ce loyer prend la forme d’une copie d’une bannière blanche ornée de trois fleur-de-lys, c’est-à-dire les « couleurs de la France » à l’époque de Louis XIV (il n’y avait pas véritablement de drapeau national avant la Révolution). Le 13 août, le duc de Marlborough fait donc remettre au souverain un drapeau fleurdelysé, qui est ensuite exposé dans la salle des Gardes de la Reine, au château de Windsor. Il porte la mention de l’année en cours. L’histoire ne dit pas si une quittance de loyer est délivrée.
Après la bataille de Waterloo, on procéda de la même manière pour le héros des guerres napoléoniennes. Le Parlement attribua l’énorme somme de £600000 pour la construction d’un « Waterloo Palace ». Le choix de Wellington se porta sur le domaine de Stratfield Saye, dans le Hampshire, qui était l’ancien fief des Pitt. Néanmoins, Arthur Wellesley étant sans doute plus raisonnable que John Churchill, il décida de ne pas faire construire une telle demeure, mais d’utiliser l’argent pour améliorer celle qui existait, ainsi que sa résidence londonienne, Apsley House. Il n’y a donc pas de « Waterloo Palace » au Royaume-Uni, même si le duc de Wellington fut créé prince de Waterloo par Guillaume Ier des Pays-Bas le 8 juillet 1815, avec le prédicat d’Altesse Sérénissime, mais aussi 1000 hectares de terres, aujourd’hui situées dans le royaume de Belgique.
S’il n’y eut jamais de « Waterloo Palace », la tradition de la « Rent banner » fut conservée et, chaque année, à l’occasion de la « Waterloo Ceremony », le duc de Wellington du moment fait remettre au souverain la copie d’un drapeau tricolore, Napoléon, même empereur des Français, ayant fait le choix de conserver cet héritage de la Révolution française. Naturellement, la cérémonie se déroule le 18 juin, jour anniversaire de la bataille de Waterloo. Les bannières sont également marquée de l’année du paiement de ce loyer symbolique. La bannière de l’année en cours est exposée dans la salle des Gardes de la Reine du château de Windsor, en face de celle du duc de Marlborough. Un buste de chacun des deux héros accompagne les drapeaux.


Le service commémoratif de la bataille de Waterloo
Conçu par Chamberlain & Co., à Worcester, 1816

Battle of Waterloo commemorative plate, 1816
Chamberlain & Co., Worcester
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN10884.7

De nos jours, les mariages royaux et autres anniversaires donnent lieu à la production et à la commercialisation d’un nombre impressionnant de produits dérivés, qu’on appelle en anglais des « goodies » : mugs, tea towels, assiettes, t-shirts, magnets, etc. Cette tradition est très ancienne, comme en témoignent notamment, sans remonter très loin dans le temps, les nombreuses médailles commémoratives distribuées par Napoléon au cours de son règne. Les monnaies commémoratives des empereurs romains sont un exemple beaucoup plus ancien. Naturellement, la victoire britannique à Waterloo a entraîné la multiplication de tels éléments de propagande nationale. Parmi tant d’autres exemples, les Collections royales conservent quelques assiettes commémoratives. Comme les « goodies » d’aujourd’hui, elles n’étaient pas produites comme élément d’un service de table complet, mais pour être vendues à l’unité et exposées dans les foyers britanniques.
L’assiette présentée ici fait partie d’un lot de douze assiettes commémoratives représentant des scènes du champ de bataille de Waterloo. Elles ont été acquise pour le compte du Prince Régent, le 31 octobre 1816, auprès de la manufacture Chamberlain & Cie, basée dans la ville de Worcester, qui était un centre important de production de porcelaine. Chamberlain disposait également d’une boutique à Londres, d’abord sur Piccadilly, ensuite sur New Bond Street, et reçut le titre de fournisseur officiel du Prince Régent en 1807 (Royal Warrant). Depuis sa création en 1783, l’entreprise avait constitué une importante collection de sujets à collectionner, avec des vues de châteaux anglais, des scènes tirées des œuvres de Shakespeare ou l’évocation, comme ici, d’un événement historique de première importance dans l’histoire du pays et du continent.
Cette assiette nous montre une vue de l’auberge, dite Ferme de la Belle-Alliance, et située au lieu-dit éponyme, à quelque distance du champ de bataille. Elle se trouvait en plein centre des troupes françaises au début des combats, mais est surtout connue pour avoir abrité l’entrevue entre les deux commandants des armées alliées, le Britannique Wellington et le Prussien Blücher, au soir de la victoire. Si son nom semble évoquer le beau mariage des premiers propriétaires (l’auberge apparait sous ce nom sur une carte des années 1770), elle est devenue l’expression de l’alliance entre les puissances européennes contre celui qu’on appelait l’Usurpateur. La bataille de Waterloo est ainsi, en quelque sorte, celle de la Belle-Alliance, comme la bataille de Leipzig est celle des Nations et Austerlitz celle des Trois empereurs. Seuls les Allemands semblent avoir gardé le souvenir de ce nom et il y eut pendant longtemps une « Belle-Alliance Platz » à Berlin.


Le fauteuil de Waterloo
Meuble de Thomas Chippendale le Jeune, vers 1818-1820
Exposé dans la Queen’s Guard Chamber, au château de Windsor

Waterloo Chair, c. 1818-1820
Thomas Chippendale the Younger (1749-1822)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN31593

En plus des nombreux objets commémoratifs produits en série et diffusés dans l’Europe entière, certains artistes et artisans ont réalisés des œuvres uniques, dont certaines sont aujourd’hui conservées dans les Collections royales britanniques (voir également le vase de Waterloo, plus loin).
Ce fauteuil, également exposé dans la salle des Gardes de la Reine du château de Windsor, évoque la bataille à plus d’un titre. Passons rapidement sur le décor, où se côtoient drapeaux, casque, têtes et pattes de lions, guirlandes de feuilles de chêne, inscriptions commémoratives et même un bas-relief représentant un lion au milieu du village de Waterloo, foulant des pattes le drapeau tricolore. Ce qui est plus intéressant, c’est la provenance du bois d’orme dans lequel le meuble est sculpté.
Cet orme se trouvait sur une butte, là où Wellington avait ordonné à ses troupes de se rassembler avant l’attaque finale. A priori, c’est là où se trouve aujourd’hui le Gordon Monument, du nom d’un aide de camp écossais du duc, tué sur le champ de bataille à l’âge de 29 ans. L’endroit appartenait à un paysan, qui y faisait pousser du maïs. Après la bataille et l’apparition presque instantanée d’une forme de tourisme mémoriel à Waterloo, son champ était régulièrement endommagé par des « chercheurs de souvenirs » qui venaient arracher des morceaux d’écorce de l’arbre, devenu, pour les Anglais, aussi mythique que le chêne de saint Louis mais, il faut bien le dire, bien plus réel ! En septembre 1818, le paysan décida donc d’abattre l’orme. Or, la veille de la coupe, un bibliothécaire du British Museum avait visité le site et sa fille avait réalisé un croquis de l’arbre. Ce dénommé John Children (1777-1854) décida donc d’acheter le bois de l’orme abattu et de le faire expédier à Londres. Il commanda plusieurs pièces de mobilier, dont un fauteuil qui fut plus tard offert au duc de Wellington. Le duc de Rutland, avec qui il était allé à l’université, fit également réaliser un fauteuil dans le bois d’orme offert par Children.
L’objet présenté ici est de première importance, puisque le bibliothécaire londonien le commanda à l’illustre ébéniste Thomas Chippendale le Jeune (1749-1822), le fils du Thomas Chippendale (1718-1779) qui avait marqué si brillamment l’histoire du mobilier anglais au XVIIIe siècle. Le fauteuil était destiné à être offert au Prince Régent, et, effectivement, il entra dans les collections de Carlton House le 24 février 1821.


Le vase de Waterloo
Sculpture de sir Richard Westmacott, 1819-1830
Exposé dans les jardins du palais de Buckingham

The Waterloo Vase, 1819-1830
Sir Richard Westmacott (1775-1856)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN68600

Pesant près de 40 tonnes, mesurant plus de 5 mètres de haut et presque 3 mètres de diamètre, l’un des mastodontes de la collection royale trône aujourd’hui dans les jardins du palais de Buckingham, après deux siècles d’une histoire mouvementée. Avant le vase de Westmacott, il y a un énorme bloc de marbre de Carrare, sorti des carrières toscanes en 1812. Ces fameuses carrières dépendent alors d’Elisa, une sœur de Napoléon dont il n’a pas encore été question.
Née le 3 janvier 1777 à Ajaccio, Maria-Anna (de) Buonaparte, future Elisa, convole vingt ans plus tard avec Felix Baciocchi, issu d’une grande famille corse, et ce, malgré les réticences de Napoléon, alors tout puissant général en Italie. S’il n’est pas particulièrement proche de cette sœur d’un point de vue affectif (comme il peut l’être avec sa bien-aimée Pauline), il partage avec elle un certain nombre de traits de caractère, et notamment ce génie de l’organisation administrative. Aussi, pour reprendre les termes de Thierry Lentz, fait-il d’elle « la première femme haut fonctionnaire de notre histoire, en la nommant « gouverneur général des départements de Toscane, avec autorité sur les préfets, la police et l’armée » (Thierry Lentz, Napoléon : dictionnaire historique, Paris, Perrin, 2020.),
Le 18 mars 1805, l’Empereur offre d’abord à Elisa la petite principauté de Piombino, sur la côté toscane. Quelques semaines plus tard, elle et Félix reçoivent également celle de Lucques. La sœur de Napoléon règne donc désormais en pleine souveraineté sur cette principauté de Lucques et Piombino. Le 31 mars 1806, le généreux frère y rattache la province de Massa et Carrare, prise à la Toscane, et donc les carrières de marbre. Elisa se lance alors dans un vaste programme de modernisation et de promotion de l’industrie marbrière de ses Etats. Elle organise notamment la production à grande échelle de copies de bustes de Napoléon et d’autres membres de la dynastie, et participe ainsi à la propagande impériale. Finalement, le 3 mars 1809, elle devient grande-duchesse de Toscane « ayant le gouvernement général des départemens de la Toscane », ce qui fait d’Elisa Baciocchi la seule des trois sœurs Bonaparte a l’être l’un des grands dignitaires de l’Empire, Caroline Murat et Pauline Borghese n’étant que des épouses de grands dignitaires. Bien sûr, la nouvelle grande-duchesse, qui succède à Florence aux Médicis et aux Habsbourg, conserve Lucques et Piombino, mais surtout ses précieuses carrières de marbre.
Mais revenons au bloc. D’après les conservateurs des Collections royales, les architectes et décorateurs Charles Percier et Pierre Fontaine auraient prévus de faire sculpter dans ce bloc un immense vase, qui aurait été placé au cœur du palais du roi de Rome, le gigantesque palais impérial que Napoléon prévoyait de faire construire sur la colline de Chaillot et dont les jardins auraient rejoints le bois de Boulogne. Mais la campagne de Russie et la grave crise économique qui touche l’Empire empêchent la construction du palais et le bloc de marbre reste en Toscane. En 1814, après la débandade russe et le soulèvement de l’Europe contre l’Empereur, les Baciocchi sont chassés de leurs Etats et le grand-duc de Toscane est à nouveau un Habsbourg. En 1815, Ferdinand III (1769-1824), qui est le frère de l’empereur d’Autriche et l’oncle de l’impératrice Marie-Louise, décide d’offrir le bloc de marbre au Prince Régent. Celui-ci désigne Richard Westmacott (1775-1856) pour sculpter un vase commémorant la victoire de Waterloo.
Ceux qui ont parcouru le Parcours Napoléon à l’abbaye de Westminster sont sans doute déjà familiarisés avec cet artiste, qui a réalisé de nombreux monuments en mémoire de soldats britanniques tombés pendant les guerres napoléoniennes et inhumés ou commémorés dans le panthéon londonien, ainsi que de dirigeants politiques de l’époque (Pitt le Jeune, Perceval, Fox). A la cathédrale Saint-Paul, il est également l’auteur du monument au lieutenant général sir Ralph Abercromby, tué à Aboukir le 28 mars 1801. Après les guerres napoléoniennes, il participe encore aux bas-reliefs de Marble Arch, au monument à Wellington dans Hyde Park, à la colonne du duc d’York (voir le Parcours Napoléon à Londres), mais aussi aux sculptures du fronton du British Museum.
Le vase de Waterloo est bien sûr un nouvel hommage à Wellington. Westmacott sculpte dans le bas-relief de la frise les dernières actions de la bataille du 18 juin 1815. Monté sur Copenhagen, Arthur Wellesley donne des ordres, au milieu de la charge finale de l’infanterie et de la cavalerie des troupes anglo-hollandaises. Napoléon, quant à lui, s’apprête à enfourcher son cheval pour s’enfuir. Le décor est complété par des allégories de la Victoire et de la Défaite, de la Paix qui présente une branche de palmier au Prince Régent, de l’Europe qui peut enfin quitter l’abri où elle s’était réfugiée, sous un trône, celui de Georges III, bien entendu.
L’œuvre aurait dû être la pièce centrale de la Waterloo Chamber du château de Windsor, mais, à cause de son poids, il fallut trouver une alternative. Après plusieurs localisations à Londres, elle atterrit finalement dans les jardins d’Edouard VII, au palais de Buckingham, en 1903. Le tout dernier objet présenté dans ce Parcours Napoléon dans les Collections royales est d’ailleurs une photographie de la Reine Mère, prise par Cecil Beaton devant le vase.


La seconde abdication et Sainte-Hélène

Lettre de reddition de Napoléon

Letter of surrender from Napoleon to the Prince Regent, 13 July 1815
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN452438.d.

De tous les souvenirs napoléoniens conservés au Royaume-Uni, celui-ci est tout à la fois le plus précieux et le plus émouvant. Il s’agit de la lettre de reddition envoyée par Napoléon au Prince Régent le 13 juillet 1815, pour lui demander l’asile au Royaume-Uni.
« Altesse Royale, en but aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens comme Thémistocle m’asseoir sur le foyer du peule britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre Altesse Royale comme au plus puissant, au plus constant et au plus généreux de mes ennemis.
Rochefort, 13 juillet 1815.
Napoléon
« .
Le 22 juin, quatre jours seulement après la défaite de Waterloo, Napoléon signe son acte d’abdication, le second. Quelques jours plus tard, Fouché l’a convaincu de se rendre à Rochefort, sur la côte atlantique, où deux frégates l’attendent pour l’emmener à Philadelphie. Il pourra jouir d’un exil paisible aux Etats-Unis d’Amérique, loin de la politique européenne. Le 6 juillet, l’empereur déchu arrive à Rochefort, mais des navires anglais empêchent son départ. Quelques jours plus tard, Napoléon s’installe à l’île d’Aix. Là, les derniers fidèles parviennent à le convaincre de se rendre aux Anglais : les généraux Savary, Lallemand, Gourgaud et Montholon, le grand maréchal Bertrand et le chambellan Las Cases. Il accepte, comptant sur l’esprit chevaleresque des Britanniques pour qu’ils lui permettent de se retirer à Londres, dans la campagne anglaise ou dans un château écossais. C’est dans cette perspective que la lettre est écrite par un secrétaire et signé par Napoléon, le 13 juillet.
Sauf qu’il n’attend pas la réponse du cabinet de Londres pour se rendre. Après les négociations menées par ses compagnons d’exil, Napoléon est accueilli à bord du HMS Bellerophon le 15 juillet. C’est a priori à ce moment qu’il remet la lettre aux représentant des autorités britanniques. Confiant pour son avenir, il est stupéfait d’apprendre le refus de lord Liverpool, le 23, lorsque le navire arrive au large des côtes anglaises. Le 7 août, il est transféré à bord du HMS Northumberland, chargé de le conduire sur l’île de Sainte-Hélène, un ilot rocheux au milieu de l’Atlantique Sud.


Napoléon à Sainte-Hélène
Tableau d’Hippolyte Paul Delaroche, vers 1855-1856

Napoleon at St Helena, c. 1855-1856
Hippolyte Paul Delaroche (1797-1856)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN404876

Ce tableau de Delaroche date des années 1850 et est donc nettement postérieur à l’arrivée de Napoléon dans son nouveau lieu d’exil. Après trois mois sur les eaux de l’Atlantique, l’Empereur, sa suite et ses geôliers mettent pied à terre le 17 octobre 1815. Voilà comment Thierry Lentz nous décrit l’île dans son Dictionnaire Napoléon : « longue de 17 kilomètres et large de 10, à 1930 kilomètres de la côte africaine et 3 500 kilomètres de celle du Brésil, ses 177 kilomètres carrés encadrés de hautes falaises de 200 à 300 mètres avec peu d’accès à la mer » (Thierry Lentz, Napoléon : dictionnaire historique, Paris, Perrin, 2020). Fanny, l’épouse du fidèle général Bertrand, qui est par ailleurs grand maréchal du palais, aurait quant à elle dit en voyant apparaître les côtes de Sainte-Hélène : « C’est le diable qui a chié cette ile en volant d’un monde à l’autre ».
Lorsqu’il a quitté l’Europe, les Britanniques ont autorisé l’empereur déchu à se faire accompagner d’un nombre réduit de compagnons, en l’occurrence trois officiers et un secrétaire, à savoir les généraux Henri Gatien Bertrand, Charles Tristan de Montholon et Gaspard Gourgaud, et le conseiller d’Etat Emmanuel de Las Cases. Fanny Bertrand a suivi son mari avec leurs deux enfants, Napoléon et Hortense, tout comme Albine de Montholon, qui voyage avec leur fils Tristan. Quant à Las Cases, il est accompagné de son fils, Emmanuel-Pons. Les Bertrand donnent naissance à un troisième enfant à Sainte-Hélène, Arthur, en 1817. Les Montholon y ont deux filles, Napoléone en 1816 et Joséphine en 1818. On prétend d’ailleurs que la seconde n’est autre que le tout dernier rejeton de l’Empereur.
Napoléon est également accompagné d’une dizaine de domestiques, parmi les plus fidèles : Louis Marchand, qui est son premier valet de chambre depuis 1814 ; Louis-Etienne Saint-Denis, connu sous le nom de « mamelouk Ali », qui n’a de mamelouk que son uniforme ; le valet suisse Jean Abram Noverraz ; ou encore le maître d’hôtel corse Cipriani, qui meurt sur l’île en 1818.
D’autres personnes viennent rejoindre l’Empereur au fil du temps (le médecin Antomarchi, le prêtre Vignali, par exemple), tandis que certains rentrent en Europe, soit par choix personnel (Albine de Montholon, Gourgaud), soit sur ordre des Britanniques (Las Cases est expulsé dès 1816).
Face à cette trentaine de reclus, les Britanniques disposent d’une force de plusieurs milliers d’hommes, sous les ordres d’un gouverneur de Sainte-Hélène. L’île était en fait une possession de la Compagnie britannique des Indes orientales et elle disposait de son propre gouverneur. Mais lorsque le gouvernement de Londres décide de réquisitionner l’île, le gouverneur de la Compagnie est remplacé par un gouverneur militaire, aux ordres du ministre de la Guerre et des Colonies, lord Bathurst. Le poste est d’abord occupé par George Cockburn, qui a escorté Napoléon à bord du HMS Northumberland. Quelques mois plus tard, il est remplacé par un nouveau gouverneur, de triste mémoire, le fameux Hudson Lowe, qui arrive avec son épouse le 14 avril 1816. Il y a en permanence 2000 soldats pour surveiller l’Empereur, espionner ses compagnons, empêcher une évasion. Des navires de la Royal Navy tournent en permanence autour de l’île, pour surveiller ses côtes et ses rares points d’accès, dont la plupart ont été fortifiés. Mais, selon l’historien Pierre Branda, c’est l’ensemble de l’Atlantique Sud qui est quadrillé par la flotte britannique. Selon lui, « Jamais dans l’histoire mondiale autant de moyens et d’espace ne furent mobilisés pour enchaîner un seul homme ». (Pierre Branda, Napoléon à Sainte-Hélène, Paris, Perrin, 2021).
C’est finalement cette vision d’un homme seul que traduit le portrait posthume de Delaroche : celle d’un homme qui a toujours vécu entouré d’une famille fort nombreuse et soudée, malgré les dissensions, qui a constitué une cour dotée de centaines de dignitaires et servie par des milliers de domestiques (3381 en 1812), qui a conduit à travers l’Europe des armées composées de centaines de milliers d’hommes (455000 hommes pendant la campagne de Russie) et qui est désormais condamné à partager son exil, sur un rocher perdu au milieu de l’océan, avec quelques personnes, certes fidèles, parfois intéressées, et, pour quelques-uns d’entre eux, au caractère aussi ombrageux que celui de leur maître.


Les journées de Napoléon
Gravure d’Ackermann, 1816

Napoleon Bonaparte, 1816
R. Ackermann
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Sur cette gravure, on retrouve Napoléon dans sa pause habituelle : la tenue de colonel, le bicorne porté en bataille (parallèle aux épaules) plutôt qu’en colonne (perpendiculaire) et complété d’une cocarde tricolore, les mains derrière le dos. Que fait-il ? Il observe, peut-être. Qu’avait-il d’autre à faire à Sainte-Hélène ? Sur l’île d’Elbe, l’Empereur était le souverain absolu d’une principauté, qu’on dirait peut-être aujourd’hui d’opérette. Comme il l’avait toujours fait, il avait profité de ce pouvoir presque sans limites (elles étaient surtout financières) pour réformer, organiser, améliorer. Sur l’île de Sainte-Hélène, il n’est plus guère qu’un prisonnier, dont la souveraineté s’étend à peine sur sa demeure.
Du 18 octobre au 10 décembre 1815, Napoléon loge d’abord chez les Balcombe, au pavillon des Briars, en attendant que le logement qui lui a été attribué par les Britanniques soit préparé. Au cours de ces semaines, peut-être les plus agréables qu’il a passé à Sainte-Hélène, il sympathise avec Betsy Balcombe, alors âgée de 13 ans. Il est important de le préciser : Napoléon n’avait pas forcément de préjugés contre les Britanniques en tant qu’individus. S’il s’oppose évidemment au gouvernement de Londres, aux politiciens et aux militaires qui sont à leurs ordres, il sait aussi nouer des relations très cordiales avec certains Britanniques de Sainte-Hélène, de simples particuliers, comme les Balcombe, le docteur O’Meara (l’Irlande fait partie intégrante du Royaume-Uni depuis 1803) ou, d’une autre manière, lady Holland, muse du parti libéral qui, depuis Londres, tente avec son mari de faire fléchir le gouvernement sur le sort réservé à l’empereur déchu et lui envoie de nombreux livres pour agrémenter son exil au beau milieu de l’Atlantique.
Dès décembre 1815, Napoléon doit quitter le charmant domaine des Balcombe pour s’installer à Longwood House, sur le plateau du même nom, balayé par les vents et imprégné d’humidité. L’ancienne résidence d’été des gouverneurs de la Compagnie des Indes orientales a été aménagée dans l’urgence. L’Empereur y dispose de quelques pièces de représentation, d’autres plus intimes (antichambre, salon, salle à manger, cabinet de travail, chambre à coucher, bibliothèque, cabinet de bain). Il y recrée une petit cour où dignitaires et domestiques doivent respecter l’ancienne étiquette des Tuileries. Ce petit monde loge dans les nombreuses pièces à l’arrière de la maison, à l’exception des Bertrand, qui ont leur propre pavillon dans le domaine. Bertrand est toujours grand maréchal du palais, Montholon est chambellan, Gourgaud est écuyer, Las Cases est secrétaire : titres devenus quelque peu ronflants pour ces compagnons d’infortune.
La vie à Sainte-Hélène est bien sûr ennuyeuse, compliquée par les relations conflictuelles entre les compagnons cités à l’instant, compliquée aussi par l’opposition grandissante entre Napoléon et Hudson Lowe. L’Empereur et le gouverneur cherchent tous deux à imposer leur pouvoir. L’Empereur s’amuse à ennuyer le gouverneur avec des questions d’étiquette. Le gouverneur répond en imposant des règles de surveillance et d’isolement de plus en plus strictes. Que reste-t-il à l’ancien souverain ? La lecture, la promenade, le règlement des conflits au sein de sa suite, un peu de jardinage à la fin de sa vie, mais surtout sa dernière grande réalisation politique : mettre en place sa légende.
Afin de réhabiliter son image actuelle et de préparer sa postérité, Napoléon passe des heures à dicter ses souvenirs à ses compagnons d’exil. Bien sûr, tout n’est pas toujours très objectif : comment se présenter comme le grand champion des libertés en Europe sans faire sourire ou froncer les sourcils ? Dans son Dictionnaire, Thierry Lentz donne une description très intéressante de ces Mémoires de Napoléon. Comme il l’indique, il ne faut pas les confondre avec les nombreux écrits de ses compagnons, en premier lieu le colossal Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases.
Dans ces Mémoires, l’Empereur tente de se justifier, en même temps qu’il laisse une sorte de testament politique à son fils, le roi de Rome, relégué à Vienne. Il jette aussi un regard sur le passé, regard subjectif, déformé, et sans doute un peu nostalgique, comme sur la gravure présentée ici. Malgré les nombreuses rumeurs de tentatives pour le faire évader, Napoléon a fini par comprendre qu’il ne quitterait plus sa prison de l’Atlantique Sud.


La Légion d’honneur de l’Empereur
Décoration française, vers 1802-1804

Légion d’Honneur – Emperor Napoleon I’s Star,  c. 1802-1814
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Mémoires

La reine Victoria devant la tombe de Napoléon Ier (1855)
Tableau d’Edward Matthew Ward, 1860

Queen Victoria at the Tomb of Napoleon, 24 August 1855, 1860
Edward Matthew Ward (1816-1879)
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Pendant des siècles, Londres et le Royaume-Uni ont été une terre d’accueil pour les exilés français. Des Huguenots aux Emigrés, des Communards aux Résistants, des Bourbons aux Orléans, des hommes et des femmes de tous les bords et de toutes les convictions ont pu se placer sous la protection des lois britanniques. Si ce refuge ne fut pas accordé à Napoléon Ier après Waterloo, bien des membres de sa famille furent autorisés à séjourner au Royaume-Uni, notamment lorsque leur présence sur le territoire français était interdite.
Le premier d’entre eux, avant même la chute de l’Aigle, fut Lucien Bonaparte, brouillé avec son impérial frère. Mais sa présence à Ludlow et Grimley relève plus de la résidence surveillée que de l’exil franchement volontaire. Il voulait s’établir aux Etats-Unis mais son navire fur arraisonné par la Navy et il fut envoyé en Angleterre.
Après la fin de l’Empire, plusieurs Bonaparte séjournèrent à Londres. On se souvient de Joseph qui revenait des Amériques et était reçu dans la bonne société britannique. On sait aussi que son turbulent neveu, Louis-Napoléon, profite plusieurs fois de la sécurité des lois britanniques, notamment après l’échec du coup de Strasbourg, puis après l’évasion du fort de Ham. C’est depuis Londres qu’il prépare son élection en tant que Président de la Deuxième République. Une fois devenu empereur, sous le nom de Napoléon III, il conserve un attachement particulier pour Londres et le Royaume-Uni, ainsi que pour la reine Victoria et son époux, le prince Albert. Avec Victoria et ses ministres, il accentue le rapprochement entre les deux nations, ébauché par Louis-Philippe, et qui deviendra l’Entente cordiale. Cela s’exprime notamment par une série de visites d’Etats réciproques, notamment celle qui voit venir le couple royal à Paris en août 1855, en marge de l’Exposition universelle. Napoléon et Eugénie vont à Boulogne-sur-Mer pour accueillir Victoria et Albert. C’est, dit-on, la première fois depuis la guerre de Cent-Ans qu’un souverain anglais foulait le sol français ! Logés à Saint-Cloud, ils visitent Versailles et Saint-Germain-en-Laye (où les derniers rois jacobites avaient vécu en exil après la Glorieuse Révolution), le Louvre et les Tuileries, et sont reçus à l’Hôtel de Ville de Paris et à l’Opéra.
Victoria souhaite également se recueillir devant la tombe de Napoléon Ier, geste éminemment politique et diplomatique, qui signifie l’espoir d’une paix prolongée et d’une alliance indéfectible entre les deux pays. La scène se déroule le 25 août 1855, dans la chapelle Saint-Jérôme de l’église royale des Invalides : Napoléon ne rejoindra la crypte que quelques années plus tard. Au centre, on reconnait Napoléon III avec son bicorne à la main, et Victoria avec son châle rose. Derrière se trouvent deux femmes : lady Ely (1821-1890), dame d’honneur de la reine, et la princesse d’Essling (1802-1887), grande-maîtresse de la Maison de l’impératrice, qui représente cette dernière. Puis viennent Auguste Rougevin (1794-1878), architecte en charge des Invalides de 1832 à 1859, le comte d’Ornano (1784-1863), gouverneur des Invalides de 1853 à 1863, le général Sauboul, commandant des Invalides. Entre ces deux derniers personnages, c’est Henry Wellesley (1804-1884), comte Cowley. Ambassadeur du Royaume-Uni à Paris, il n’est autre que le neveu du duc de Wellington, encore un signe de l’apaisement entre les deux pays et les deux dynasties. De l’autre côté, la princesse Mathilde (1820-1904), fille du roi Jérôme (lui-même gouverneur des Invalides à l’époque du Prince-Président) et cousine de Napoléon III, accompagne le prince Albert et les deux aînés, la Princesse Royale (titre attribué à l’aînée des filles d’un souverain britannique) et le prince de Galles, futur Edouard VII, en tenue des Highlands, le bonnet à la main.


Le musée Napoléon de Marlborough House
Photographie de Grove & Boulton, 1912

Napoleonic Room, Marlborough House 1912
Grove & Boulton, 174 Brompton Road, London
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Comme son nom l’indique, Marlborough House fut d’abord la résidence londonienne des ducs de Marlborough. Dans plusieurs de nos Parcours Napoléon, nous avons déjà évoqué le parallèle entre le 1er duc de Marlborough et le 1er duc de Wellington.
En 1817, après l’épopée napoléonienne, la résidence est réintégrée au domaine de la Couronne et d’abord attribuée à la princesse Charlotte de Galles, fille du Prince Régent et héritière en second du trône. Après la mort prématurée de la jeune fille, elle est parfois occupée par son époux, le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, futur roi des Belges (personnage n° 19 du Parcours Napoléon dans la Waterloo Chamber). Après l’accession au trône de la reine Victoria, en 1837, Marlborough House devient la résidence de la veuve de son prédécesseur, la reine Adelaïde de Saxe-Meiningen, épouse de Guillaume IV. Sur l’impulsion du prince Albert, elle sert ensuite pendant plusieurs années à l’Ecole nationale d’entrainement à l’art (National Art Training School), qui deviendra le Royal College of Art.
Finalement, dans les années 1860, elle est réaménagée pour devenir la résidence officielle du prince héritier et de son épouse. Compte-tenu de la longévité de la reine Victoria, elle restera associée au futur Edouard VII et à la reine Alexandra pendant de nombreuses années. On parle d’ailleurs fréquemment du Marlborough House Set, que l’on pourrait traduire par « groupe de Marlborough House », voire « clique de Marlborough House » si on souhaite lui donner un sens péjoratif. Il s’agissait du groupe d’amis du prince et de la princesse de Galles, groupe éminemment plus ouvert et libéral que l’entourage de la « Veuve de Windsor ». Le prince n’hésitait pas à s’entourer de bourgeois, de divorcés, de juifs ou d’Américains, tant qu’ils pouvaient lui apporter de l’amusement, des idées nouvelles et parfois un peu d’argent.
C’est le futur Edouard VII qui fait aménager une salle Napoléon (Napoleon Room) dans sa demeure londonienne. Cette pièce est remplie de souvenirs du règne de l’Empereur : tableaux, gravures et sculptures, mobilier de style Empire (accoudoirs en tête de cygne, dossiers ornés de palmettes) et autres ornements napoléoniens (le motif de la tapisserie et des tentures est très proche du fameux « N » lauré). On notera également, dans l’embrasure de la porte, un tableau qui semble être un portrait du Prince Impérial, fils de Napoléon III.
Si la Napoleon Room date du futur Edouard VII, il est difficile de dire s’il est responsable de l’aménagement visible sur la photographie. On sait que l’épouse de son fils, la future reine Mary, a eu une importance considérable dans l’organisation des collections royales. En 1901, à la mort de la reine Victoria, Edouard VII et la reine Alexandra s’installent au palais de Buckingham et ce sont les nouveaux héritiers, le futur Georges V et la future reine Mary, qui occupent Marlborough House. Neuf ans plus tard, à la mort d’Edouard VII, ces derniers s’installent à leur tour au palais de Buckingham, et la reine douairière, Alexandra, revient vivre à Malborough House. Au moment où cette photo a été prise par Grove & Boulton, c’est donc elle qui occupe la demeure, mais cela ne nous indique pas à qui l’on doit véritablement le décor de cette pièce. Il est toutefois important de noter que l’attrait pour Napoléon est toujours bien présent dans les générations de la famille royale britannique qui ont succédé à la reine Victoria, la grande amie de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie.


Théière de l’Empereur
Fournie par Martin Guillaume Biennais, 1809-1815

Teapot, 1809-1815
Martine Guillaume Biennais (1764–1843)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN48395

Cette théière a jadis été exposée dans la Napoleon Room de Marlborough House (d’après un inventaire de 1885). On sait qu’elle a été acquise par le prince de Galles, futur Edouard VII. Elle était d’ailleurs précieusement conservée et étiquetée, puisque c’était l’un des rares trésors de la salle qui soit directement de provenance impériale. Biennais, dont nous avons déjà parlé au début de ce parcours, a doublement marqué cette provenance : par le « N » ornant le piédestal sur lequel des anges déposent une couronne impériale, par les armoiries impériales qui figurent en dessous, avec l’aigle napoléonien et le grand-collier de la Légion d’honneur.
La théière est accompagnée d’une boite à thé, au décor similaire. Il est probable que ces deux objets fassent partie d’un nécessaire, dont le coffret et les autres éléments éventuels auraient été « perdus ».


Napoléon le Tout-Petit
Miniature anglaise, 1924
Exposée dans la maison de poupée de la reine Mary, au château de Windsor

Napoleon, 1924
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN230708

Si nous qualifions Napoléon de Tout-Petit, en paraphrasant Victor Hugo qui évoquait Napoléon III comme « Napoléon le Petit », c’est que cette statuette mesure à peine 5 centimètres de haut (4,6 pour être précis). C’est l’une des innombrables et minuscules curiosités qui ornent la maison de poupée de la reine Mary (Queen Mary’s Dolls House), véritable trésor des Collections royales exposé au rez-de-chaussée du château de Windsor.
Conçue par le grand architecte sir Edwin Lutyens en 1920, elle fut offerte par la Nation à la reine Mary, épouse de Georges V, comme un témoin d’une ère à jamais révolue, celle d’avant la Grande Guerre. Lutyens fit appel aux plus grands artistes, artisans et industriels de l’époque pour réaliser des objets miniatures (par exemple Rolls-Royce pour les voitures, Otis pour l’ascenseur). La demeure, de 2,59 mètres de long pour 1,49 mètres de large et 1,52 mètres de haut, est à l’échelle « 1 inch » pour « 1 foot ». De la salle à manger au grand salon, en passant par les chambres royales et les nurseries, on découvre une multitude de reproductions lilliputiennes d’objets réels : tableau de Winterhalter, joyaux de la Couronne, bouteille de Montrachet 1889, cheminée d’Inigo Jones, et même du papier toilette dans les salles de bains !
Dans la bibliothèque, 300 livres miniatures occupent les étagères, tous reliés par des ateliers britanniques, certains à partir de microphotographies. Au catalogue, on trouve pêle-mêle trois Bibles et un Coran, des pièces de Shakespeare, des poèmes de Robert Burns, des romans de sir Arthur Conan Doyle, Thomas Hardy, Edith Wharton, un album de timbres, un dictionnaire, des partitions musicales et des livres pour enfants. Les bureaux sont encombrés de coffrets, d’écritoires, de vases, de photographies et de sculptures, notamment celle de l’ennemi historique des Britanniques : Napoléon. Cet objet témoigne d’une nouvelle réalité : plus qu’un ennemi, l’Empereur était devenu un personnage de leur propre histoire, un héros européen qu’il convenait de célébrer.


La Reine Mère devant le vase de Waterloo
Photographie de Cecil Beaton, 1939

Queen Elizabeth The Queen Mother (1900-2002) when Queen Elizabeth,
Buckingham Palace Gardens, 1939
Cecil Beaton (1904-1980)
Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2021 / RCIN2315149

Terminons ce Parcours Napoléon dans les collections royales par une image très glamour. Il s’agit d’une photographie de la reine Elisabeth, épouse de Georges VI, devant le Vase de Waterloo que nous avons évoqué plus haut.
Elizabeth Bowes-Lyon, fille du comte écossais de Strathmore et Kinghorne, est née le 4 août 1900. En 1923, elle épouse le duc d’York, deuxième fils du roi Georges V et de la reine Mary. A la faveur de l’abdication de son frère aîné, le roi Edouard VIII, le duc d’York monte sur le trône en 1936, sous le nom de Georges VI. La photographie est prise trois ans plus tard, peu avant la déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Elle est signée Cecil Beaton, l’un des plus grands photographes de mode du XXe siècle. Il a réalisé des portraits des plus grandes personnalités du monde, de De Gaulle à Churchill en passant par Picasso et Dali, Marilyn Monroe et Elizabeth Taylor, Balenciaga et Givenchy, Mike Jagger et Jane Birkin, Caroline de Monaco et Ines de la Fressange. Proche de la famille royale, et notamment de la Reine Mère, c’est lui qui fut choisi pour réaliser le portrait official de la reine Elisabeth II, le jour de son couronnement, le 2 juin 1953. Il fut également créateur de costumes pour le théâtre et le cinéma (Gigi, de Vincente Minnelli, 1958 ; My Fair Lady, de George Cukor, 1964).
Ce portrait a quelque chose d’historique. A la veille de cette guerre où les Français et les Britanniques combattirent côte à côte contre les Allemands (nouveau renversement des alliances !), il symbolise cette Entente cordiale si chère à la famille royale, et notamment à cette reine francophone et francophile, disparue plus que centenaire, le 30 mars 2002.


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