MALINES

Il y a presque dix ans, les restes de Richard III (1452-1485) ont été retrouvés sous un parking de la ville de Leicester, au centre de l’Angleterre. Cela a été l’occasion, pour les historiens, de revenir sur la véritable histoire de ce souverain, dont l’image a été profondément noircie au fil des siècles, notamment après sa mise en scène par Shakespeare dans la pièce éponyme. Si bon nombre des membres de la famille de Richard III ont été voués aux gémonies par les Anglais, après la fin de la guerre des Deux-Roses et l’avènement des Tudors, les Belges, et notamment les Malinois, restent très attachés à sa sœur, Marguerite d’York. Paul Delbaere, guide à Malines, a eu la gentillesse de répondre à nos questions sur cette princesse anglaise devenue bourguignonne… et donc belge !

Blasons de Charles le Téméraire et Marguerite d’York
sur la tourelle de l’ancien palais de Marguerite à Malines.
© Cécile Delperdange

Office du tourisme de Malines

Propos recueillis et adaptés par Thomas Ménard.

Marguerite d’York est née en 1446, sous le règne de son cousin, Henri VI, de la maison de Lancastre. Vingt-deux ans plus tard, elle devient duchesse de Bourgogne. Entre temps, elle a grandi dans une Angleterre en proie à la guerre civile. Pourriez-vous nous parler de cette première étape de sa vie ?

Marguerite d’York (1446-1503) était la troisième fille du duc Richard d’York (1411-1460) et de Cecily Neville (1415-1495). Elle avait sept frères, selon les tables généalogiques disponibles. Du côté de sa mère, Marguerite était affiliée à un réseau familial très étendu, dont faisaient partie le roi d’Ecosse, deux ducs, huit comtes, deux lords, les familles royales d’Espagne et du Portugal, la Maison de Habsbourg et la Maison ducale de Bourgogne. Ironiquement, elle était aussi affiliée aux Lancastre ! Pourtant elle les haït profondément toute sa vie. La branche du comte Ralph, son grand-père maternel, était fort féconde, avec 22 enfants. Par contre, du côté paternel de Marguerite, les York et les Mortimer ne comptaient pas beaucoup de progéniture.
En 1459, Marguerite avait 13 ans, quand les soldats du roi Henri VI (1421-1471) expulsèrent l’armée du duc Richard d’York de la belle ville de Ludlow. Ils pillèrent le château et maltraitèrent la duchesse Cecily et sa jeune fille Marguerite. Est-ce que cet incident terrible serait une raison possible pour laquelle Marguerite n’ait jamais enfanté ? Le 30 décembre 1460, son père fut tué lors de la bataille de Wakefield et, le 4 mars 1461, son frère fut couronné roi, comme Edouard IV. Celui-ci allait l’entretenir pendant 7 ans et son mariage avec Elisabeth Woodville permit à Marguerite de vivre de plus en plus souvent à la cour. Dès 1462, à 22 ans, Marguerite avait certainement appris beaucoup de l’entourage de la reine, sa belle-sœur. Celle-ci administrait bien sa cour, modèle que Marguerite admirait et allait imiter une fois devenue duchesse de Bourgogne. De Marguerite d’York, on prétend qu’elle était une princesse plus que séduisante avec ses boucles blondes. Elle souriait parfois mais son attitude était généralement réservée. Marguerite apprit, dès le bas âge, à parler français et elle sut s’en servir avec verve, sa vie durant. Elle savait lire et (nonchalamment) écrire le français, de même que le latin.

Et puis, en juillet 1468, elle épouse Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Cette union est bien sûr politique. Comment en est-on arrivé là ?

Marguerite fut d’abord fiancée à Don Pedro, un neveu d’Isabelle de Portugal, la mère de Charles le Téméraire. Mais Pedro mourut soudainement le 29 juin 1466. Le 3 juillet 1468, elle se maria avec Charles le Téméraire (1433-1477), devenu duc l’année précédente. Une fois débarquée au port de Sluis, elle navigua dans un bateau plus petit vers Damme. Là, la cérémonie du mariage eut lieu dans l’église. La façade de l’Hôtel de Ville de Damme contient toujours une belle statue de Marguerite d’York dans une niche, de même qu’une de son époux. A Bruges, tout près de Damme, le couple fêta le mariage pendant une semaine entière, avec des cérémonies opulentes et des exploits chevaleresques, comme par exemple des joutes, résultant en un mort et plusieurs blessés…
La Bourgogne était un apanage du royaume de France. S’il y avait un garçon comme héritier, le duché restait indépendant. Sinon la Bourgogne redevenait un Etat vassal du roi de France. Charles le Téméraire était la quatrième génération en ligne droite des ducs de Bourgogne. Le territoire des Bourguignons s’était fort agrandi et les ducs n’avaient aucune envie de devenir les sujets dociles du roi de France, sachant que celui-ci allait les appauvrir. Avec les Pays-Bas, les Bourguignons possédaient la région la plus riche et la plus industrielle de l’Europe occidentale. Cette richesse provenait principalement du tissage et du commerce de la laine, transformée en draps dans des villes comme Bruges, Gand, Ypres, etc. Ces draps étaient vendus partout dans le monde. Il y a des attestations, par exemple, que les draps fabriqués à Mechelen/Malines furent marchandés jusqu’à Moscou. Ce qui prouve que les Russes appréciaient leur qualité contre le froid !
Au temps de Charles et de Marguerite, le roi de France était Louis XI (1423-1483) (futé comme un renard !). Il essayait tout pour regagner les territoires bourguignons. Dans cette situation hasardeuse, le Téméraire allait certainement choisir l’Angleterre, qui fournissait d’ailleurs presque toute la laine nécessaire pour en faire du drap dans nos villes du « Pays de par-deça ». Grâce à une alliance avec l’Angleterre, au moyen d’un mariage, il pouvait assurer la richesse des villes flamandes et en même temps sa propre richesse. On peut dire qu’il s’agissait d’un « mariage de raison » entre Marguerite et Charles.

On connait Charles sous le nom de « Grand duc d’Occident ». On le considère comme l’un des hommes les plus riches et les plus puissants d’Europe. Qu’est-ce que cela signifie pour Marguerite, en termes de style de vie ou, par exemple, de mécénat.

En mariant Marguerite avec Charles le Téméraire, son frère Edouard IV promettait au duc la somme de 200.000 couronnes d’or comme dot. Cet argent, Charles en avait fort besoin pour sa confrontation dure avec la France ! De son côté, Charles donnait à son épouse, en jouissance comme douaire, quelques villes des Pays-Bas dont faisaient par exemple partie Oudenaarde, Dendermonde et Mechelen/Malines.
La vie conjugale de Charles et Marguerite n’était pas très intense. Au début, jusqu’au 3 janvier 1469, ils restèrent ensemble pendant trois semaines environ. Les deux années suivantes, ils vécurent ensemble environ un quart du temps. Alors ils se sont certainement rendu compte que leur union resterait infertile. Cela était une grande déception pour Marguerite. Est-ce qu’elle était vraiment incapable d’avoir des enfants ? Charles, de son côté, avait prouvé avoir du potentiel… Il avait une fille unique, Marie (1457-1482), née de sa deuxième femme, Isabelle de Bourbon (morte en 1465). Deux bâtards lui sont attribués : Jean et Pierson de Bourgogne. Dans les chroniques de l’époque, il se trouve des indications timides que Charles aurait été homophile, aimant surtout la compagnie de jeunes hommes… De début 1471 jusqu’au 5 janvier 1477, date de la mort de Charles, le couple se rencontrait sporadiquement. Souvent la duchesse se retirait dans un couvent ou un château à quelques kilomètres de la résidence de son mari. Comme explication plausible, on disait que leurs cours individuelles, de plusieurs centaines de personnes, étaient trop encombrantes pour trouver un lieu adéquat susceptible de loger tout le monde. Leur toute dernière rencontre fut en juillet 1475. Malgré cette vie turbulente, avec des déplacements et des actions guerrières sans fin de la part de Charles, les « conjoints » se soutenaient mutuellement pour gouverner leurs provinces. Ils se conduisaient toujours avec courtoisie et respect.
Marguerite d’ York voyageait beaucoup dans ses différentes principautés. Presque tout le temps, elle emmenait sa belle-fille, Marie de Bourgogne, de onze ans sa cadette. Elles s’entendaient comme de vraies sœurs. Les deux aimaient monter à cheval et étaient des amazones habiles. Elles aimaient la chasse et la fauconnerie. De Marguerite, on sait qu’elle ne manquait pas de visiter les lieux de pèlerinage, pieuse comme elle était…

La période des ducs de Bourgogne allait de pair avec le grand développement du portrait peint. Il y a, dans la collection Lehman du Metropolitan Museum of Art (New York), un portrait très représentatif de la jeune duchesse. Le duc l’avait probablement commandé. Le peintre est resté anonyme, bien que l’œuvre soit attribuée à Petrus Christus ou un contemporain français actif à la cour bourguignonne. Le tableau mesure 20 x 12 cm et faisait partie d’un petit diptyque dont le deuxième volet a disparu. Marguerite y apparaît avec un regard calme, les yeux introspectifs, traduisant les descriptions contemporaines d’elle : une femme intelligente et énergique, très capable de prendre soin d’elle-même et des intérêts de sa famille.
L’effigie de Marguerite apparaît aussi dans des tableaux représentant des saint(e)s parton(ne)s et dans des manuscrits qu’elle a commandés. Par exemple, elle a commandé un essai sur la vie active de bienfaisance de Nicolas Finet, son aumônier. Il nous montre une iconographie originale : « Benois seront les miséricordieux ». Ce manuscrit contient deux miniatures personnalisées illustrant l’une, les « sept travaux de charité » que Marguerite avait accomplis, et l’autre montre Marguerite en prière devant des bâtiments ecclésiastiques à Bruxelles. Les choix iconographiques représentant la personne de Marguerite et son identité à l’aide d’éléments héraldiques sont très remarquables. Par exemple les initiales « C » et « M » (Charles et Marguerite), son écusson en forme de losange marqué par sa devise : « bien en aviegne ».
C’est Marguerite qui fait imprimer, à Bruges, le premier livre en langue anglaise par William Caxton. Elle s’en mêle résolument, concernant le vocabulaire. Dans le prologue du livre « The Recuyell of the Historyes of Troye », Caxton mentionne expressément que Marguerite lui montrait les fautes qu’il avait fait en anglais (« de faute in myn English ») et qu’elle lui demandait de les corriger (« commended me to amend »). Voilà notre Marguerite toute crachée : vouloir avoir tout sous contrôle !

Marguerite agissait aussi politiquement. Elle représentait ou assistait son mari à l’occasion de réceptions diplomatiques à la cour et devant les réunions des Etats-Généraux. En 1475, elle demanda aux Quatre Membres de Flandre une subvention extraordinaire pour elle et pour sa belle-fille. Ce qui leur fut accordé. Ici on pourrait discerner un petit trait de « Margaret Thatcher-isme-avant-la-lettre »… En 1476, à la demande de Charles le Téméraire, qui avait des problèmes militaires et financiers avec les Suisses, Marguerite visita les villes hollandaises pour requérir des fonds. Les Hollandais ne s’y engagèrent pas. Quand Antoinette de Rembure, la veuve du conseiller du Grand Conseil (Parlement) de Malines, Guy de Humbertcourt, chevalier de l’ordre de la Toison d’or, fut enlevée, Marguerite intervint auprès des autorités pour assurer la tutelle et l’héritage de ses enfants, et puis pour libérer la mère. Avec succès. Après cette aventure, Marguerite et Antoinette, ensemble, allèrent prier devant la statue miraculeuse dans l’église dédiée à Notre-Dame de Hanswijk à Mechelen/Malines. En 1472, le château de Male (-lez-Bruges), sa résidence, fut partiellement détruit par un incendie. Le duc Charles vint de Bruges pour constater les dégâts. Marguerite annonça qu’elle avait perdu des objets personnels d’une valeur de 50.000 à 60.000 couronnes et qu’elle avait dû laisser dans la catastrophe des tapisseries, joyaux, vêtements et fourrures… Les Etats-Généraux vinrent à son aide pour remplacer (partiellement) les pertes.

Tout change le 5 janvier 1477, lorsque Charles est tué devant Nancy, alors qu’il essayait de s’emparer du duché de Lorraine. Les États bourguignons se retrouvent avec deux femmes à leur tête : Marie, la nouvelle duchesse, âgée de 19 ans, et sa belle-mère, Marguerite d’York. Que deviennent ces deux femmes ?

La mort de Charles le Téméraire, le 5 janvier 1477 près de Nancy, fit de Marguerite d’York une veuve et de Marie de Bourgogne une orpheline et la riche héritière des pays bourguignons. Une femme mariée à cette époque était en tout subalterne à son mari. Celui-ci pouvait décider de la fortune de son épouse sans la consulter. Par contre, une veuve était libre de décider ce qu’elle voulait faire de ses possessions. Son héritage la rendait économiquement plus indépendante. C’est une raison suffisante pour comprendre pourquoi une veuve comme Marguerite d’York, et plus tard sa belle-petite-fille Marguerite d’ Autriche, ne se remarieront pas.
Dans le cas de souveraines, comme chez Marguerite et Marie, le peuple attendait d’elles qu’elles agissent pour leurs sujets d’une manière juste, forte et courageuse, comme l’héroïne biblique Judith. C’était cela qu’on leur montrait en tout cas, quand elles faisaient des Joyeuses Entrées. Les citoyens représentaient des scènes de l’histoire de Judith avec Holopherne, par exemple. Marguerite d’York prenait sur elle la responsabilité pour les Pays-Bas, bien que ce soit la jeune Marie de Bourgogne qui était la souveraine. Cette dernière resta aussi la duchesse titulaire après son mariage avec Maximilien Ier d’Autriche, qui agissait comme prince-consort.

Les villes se révoltèrent, par exemple Bruges et, surtout, Gand. Les gens ne voulaient plus payer de taxes et ils en venaient aux mains avec les officiers de la cour, de même qu’avec les échevins qui sympathisaient avec les Bourguignons. Pour calmer cette situation dangereuse, la jeune Marie de Bourgogne accepta de faire valoir à nouveau les anciens privilèges d’avant l’avènement de son père Charles. Cet accord est connu sous le nom « Het Groot Privilegie », « Le Grand Privilège ». Les tensions s’étaient un peu améliorées avec cet accord, mais elles ne disparaissaient pas tout à fait. Pendant dix ans, Maximilien d’ Autriche dut combattre les villes qui se révoltaient, souvent au risque de sa vie. En 1498, c’est Gand qui se soumit, en dernier lieu, devant le Grand Conseil (Parlement) de Mechelen/Malines !
En même temps, le roi Louis XI de France ne cessait de faire la guerre. Il prétendait que le droit de l’apanage comptait toujours pour lui, même après quatre générations successives de ducs de Bourgogne indépendants. Parce que Marie de Bourgogne n’était pas un garçon, il estimait que les pays bourguignons, qui appartenaient auparavant comme un bien féodal à la couronne de France, lui étaient dus. C’étaient entre autres la Flandre, le Hainaut, l’Artois, la Picardie…
Dans l’effort continu de Maximilien pour asservir les villes, il était toujours supporté et stimulé par Marguerite d’York. Après la mort de son mari, celle-ci se retira pendant peu de temps à Oudenaarde, en Flandre, pays plus hostile à la dynastie. Elle avait reçu cette ville en douaire et elle y était protégée par un contingent de 300 soldats anglais. Ils devaient s’assurer en même temps que la ville payait pour l’entretien de Marguerite… Probablement à cause de la menace française et du fait que les villes insurgées lui avaient enlevé ses droits de douaire en Flandre, Marguerite changea de résidence. Elle s’installa à Mechelen/Malines, située à 25 kms de Brussel/Bruxelles. Cette ville avait un port de marée sur la rivière Dyle. C’était une seigneurie en plein milieu du duché de Brabant. Elle dépendait uniquement du souverain, qui était à l’époque la duchesse Marie de Bourgogne, avec son mari Maximilien d’Autriche, roi de Rome et futur souverain du Saint-Empire. Par voie fluviale, Malines était aussi en liaison avec Leuven/Louvain, ville d’université, et avec Brussel/Bruxelles, la capitale. Malines était aussi le siège du Grand Conseil (Parlement) de Malines, l’institution juridique la plus haute des « Pays de par-deçà ». En même temps, la ville était un centre très renommé pour ses fonderies de bronze qui produisaient des cloches et surtout… des canons ! Aucun adversaire de la ville n’oserait lever le doigt contre elle, parce que, si on attaquait Malines, on attaquait directement le souverain. On allait réfléchir trois fois avant d’entamer un siège contre une ville qui portait comme devise « In Trouwe Vast » (« Toujours loyal et fidèle »), sous-entendu « au souverain ». Les Malinois n’allaient pas tuer, ou faire tuer, la poule aux œufs d’or ! Dans notre ville de Mechelen/Malines, Marguerite d’York se sentait à l’aise. Elle prit même la peine d’apprendre notre langue thyoise (Dietse taal), le néerlandais de l’époque, qui à vrai dire ne différait pas beaucoup de l’anglais de Chaucer.

En 1480, Marguerite d’York dirigea une ambassade à Londres en vue d’obtenir (en vain) du secours de son frère Edouard IV en faveur de la Bourgogne. Elle s’était mêlée aux complots yorkistes contre Henri VII (Tudor, de la famille des Lancastre). Il s’agissait de soutenir les imposteurs Simnel et surtout Perkin Warbeck, ce dernier étant connu sous le nom de « Richard d’York ». Elle l’avait reconnu comme son neveu et elle l’avait soutenu dans son plan contre Henri VII. Elle avait même signé des contrats avec lui en 1494 à Anvers. Néanmoins le rôle de Marguerite contre Henri VII était limité et prudent. Elle a certainement reçu des yorkistes exilés à sa cour et a même payé pour les invasions de Simnel et de Warbeck. Quand le gouvernement bourguignon, c’est-à-dire Maximilien, changea de politique et arrêta son aide aux prétendants yorkistes, elle suivit  la même voie.

Nouvelle épreuve avec la mort de Marie, le 27 mars 1482. Marguerite devient la protectrice des deux héritiers, Philippe et Marguerite. Quel rôle joue-t-elle désormais aux Pays-Bas bourguignons ?

Marie de Bourgogne s’était mariée en 1477 avec Maximilien d’Autriche, homme qu’elle avait choisi de plein gré en regardant un portrait de lui. Les Habsbourgeois domineront dès lors la scène familiale et politique en Europe pour les siècles à venir. Au début le couple avait eu des difficultés de langage. Marie ne parlait pas allemand et lui ne parlait ni français ni l’(ancien) néerlandais (la langue thyoise). Pourtant l’amour fit son apparition et, assez vite, il y eut la naissance, le 22 juin 1478, de Philippe (le Beau) à Bruges. Le 7 août 1479, Maximilien défaisait l’armée française à Guinegate, entre autre avec l’aide de 500 arbalétriers anglais, recrutés par Marguerite d’York. Le 10 janvier 1480, à Brussel/Bruxelles, Marie de Bourgogne donnait naissance à la petite Marguerite (d’Autriche). Enfin, le 2 septembre 1481, un troisième enfant, François, était né à Brussel/Bruxelles, mais le petit mourut à l’âge de 3 mois. Marie de Bourgogne (surnommée « La Riche ») était une fille et une femme très vive. Elle aimait la musique et la danse, les fêtes et les chasses. Ce fut malheureusement ce dernier amusement qui lui coûta la vie. Le 13 mars 1482, elle participait à une chasse organisée dans les environs du château de Male (-lez-Bruges). Dès le début, son cheval trébucha. Elle tomba par terre. Le cheval roula au-dessus d’elle. Marie fut grièvement blessée. Ses côtes avaient percé les poumons. Une infection et une agonie très douloureuse entraînèrent sa mort le 27 mars 1482. Elle avait pu, malgré tout, dicter ses dernières volontés pour régler l’héritage de ses deux enfants.

A Mechelen/Malines, Marguerite s’appliqua de bon cœur à l’éducation de ses petits-enfants. Philippe, qui fut retenu pendant plusieurs années, jusqu’à juillet 1485, comme otage par les Gantois, fut libéré et put retourner chez sa grand-mère. Le lien entre les deux fut très fort au cours de leur vie. Et il y avait la petite Marguerite d’Autriche que Marguerite d’York dut faire partir vers le château d’Amboise. La petite n’avait que trois ans et, à cause de la politique, elle fut mariée au dauphin, le futur Charles VIII, âgé de quelques dix années de plus qu’elle. Elle fut bien éduquée en France, mais à l’âge de 14 ans, elle fut congédiée parce que Charles préférait se marier avec Anne de Bretagne. Notre Marguerite d’Autriche, bafouée par les Français, regagna la cour de sa grand-mère à Mechelen/Malines. Elle y fut reçue à bras ouverts et fut éduquée pour devenir l’épouse du prince héritier du trône d’Espagne, Don Juan, fils d’Isabelle la Catholique…
Marguerite eut encore la joie de voir naître les premiers enfants de Philippe le Beau et de Jeanne de Castille (appelée « la Folle ») : Eléonore en 1498, Charles en 1500 et Isabelle en 1501. Elle tint le petit Charles (plus tard devenu Charles Quint) au-dessus des fonts baptismaux à Bruxelles en 1500. Marguerite n’a jamais pris sa retraite. Elle mourut dans son petit palais, construit en face de son grand palais, à Mechelen/Malines le 23 novembre 1503.

La correspondance entre la ville de Malines et la duchesse témoigne d’une vraie cordialité. Elle prenait soin d’entretenir de bonnes relations avec les magistrats communaux. Par exemple, elle exprima par écrit sa satisfaction pour l’aide que les guildes des arbalétriers de Malines avaient donné à son époux lors du siège de Neuss (1474-1475). Dès 1479, elle avait obtenu de son frère, le roi Edouard IV, des privilèges commerciaux supplémentaires pour les Malinois. Avec elle, Mechelen/Malines attirait beaucoup d’intérêt international. Des rois, des empereurs, des princes et princesses visitaient sa cour malinoise et beaucoup de familles de renom s’installèrent dans la ville. Actuellement, on peut encore détecter une petite dizaine de « palais urbains » authentiques dans notre ville. Dans les années 1501-1502, Marguerite avait reçu des Malinois 2000 florins en cadeau, par gratitude pour les services multiples qu’elle avait fournis à la ville.

A cette époque, Marguerite vit principalement dans son palais de Malines. Vous avez accepté de partager trois photographies avec nous. Pourriez-vous nous en parler ? Quelle était la vie de Marguerite à Malines ? Quel héritage et quel souvenir y a-t-elle laissée ?

Façade partielle du palais de Marguerite d’York dans la Keizerstraat.
© Cécile Delperdange

En 1477, quand la veuve Marguerite s’installa à Mechelen/Malines, la partie la plus riche de son douaire, elle acheta la « Cour de Cambrai », ancienne demeure de l’archevêque de Cambrai, Jean de Bourgogne, bâtard du duc Jean Sans Peur, et donc oncle de Charles le Téméraire. Elle dépensa 4.000 florins pour cette résidence qui était entièrement meublée. Selon la volonté de la duchesse douairière, le bâtiment fut beaucoup agrandi et restauré par l’architecte Andries Keldermans, membre d’une dynastie malinoise de renom international en matière de constructions. La ville versa une somme d’argent « pour couvrir les frais ». Trois quarts des bâtiments de cet énorme palais ont disparu au cours des siècles. Seuls une tourelle (avec les écussons de Charles et de Marguerite [voir illustration en tête d’article]) et une aile, côté rue, nous restent aujourd’hui. Elles sont encore assez impressionnantes pour évoquer l’ancienne grandeur de l’édifice. L’aile mentionnée, parallèle à la rue, fut construite à la demande de Marguerite d’York. Elle sert actuellement comme salle de théâtre communale. Il y a des éléments architecturaux qui se réfèrent au Palais Rihour à Lille, par exemple la « grande galerie ». Des années plus tard, Marguerite vendit le tout à Malines pour l’offrir à Philippe le Beau, son beau-petit-fils. La ville embellit le palais qui devint alors le « Prinsenhof », la « Cour des Princes ». Dès 1501, les enfants de Philippe le Beau y résidaient. Ils furent éduqués sous la direction de leur arrière-grand-mère, Marguerite d’York. Après elle, ce fut Marguerite d’Autriche (« Tantine ») qui prit le relais. Vers la fin du XVe siècle, Marguerite d’York estima le palais trop grand pour sa seule personne. Elle se sentait vieillir. Elle acheta quelques maisons de béguines (« maagden ») situées de l’autre côté de la rue. Elle fit transformer ces bâtisses en petit palais par les Keldermans. Il deviendra plus tard le cœur du palais de style renaissance que Marguerite d’Autriche fera construite vers 1525.

Statue de Marguerite d’York dans la niche de la cour intérieure
de l’Hôtel de Ville de Malines
© Cécile Delperdange

Cette statue en pierre blanche date de 1933-1934. Elle a été sculptée par le Malinois Hendrik Van Eygen (1909-1967). Il voulait devenir professeur à l’académie des Arts. Il devait prouver son art en sculptant cette statue. Le résultat est très satisfaisant. Nous admirons une assez jeune Marguerite d’York en habits ondulants et avec une attitude élégante. Pour une fois, elle n’est pas coiffée de son éternel hennin, mais d’une couronne ducale. A la main, elle tient une boîte de senteur en forme de pomme.

Copie de la plaque tombale de Marguerite d’York
© Cécile Delperdange

Marguerite a été enterrée dans l’église des Frères Mineurs à Mechelen/Malines en 1503. Sa dépouille mortelle se trouvait devant un autel important, sous une plaque en bronze. Au XVIe siècle, les iconoclastes ont saccagé l’église. Son monument funéraire et la plaque ont disparu. Heureusement il en restait encore un dessin. Plusieurs fouilles ont été exécutés et des ossements de femmes ont été examinés scientifiquement, mais rien de concluant n’est trouvé. Le 21 octobre 2000, au cours d’une cérémonie, l’association internationale des « Ricardians » ont apposé une copie de cette plaque funéraire au mur extérieur du bâtiment (actuellement le Centre Culturel de la ville). Les « Ricardians » veulent restaurer le nom et la réputation suspecte de Richard III, qui a été soupçonné d’avoir fait assassiner ses deux neveux dans la « Tower » à Londres.

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