# 39 // Houghton Hall

Si vous passez par le Norfolk et que vous avez un moment à perdre, arrêtez-vous à Houghton Hall.

C’est la demeure des marquis de Cholmondeley (on prononce Chumley), qui ont, parmi de nombreuses particularités, celle de descendre de sir Robert Walpole (1676-1745), le premier Premier ministre de l’histoire britannique, et de partager avec d’autres héritiers la charge de Lord Great Chamberlain (lord grand chambellan) du Royaume-Uni.

Les Walpole ne sont pas n’importe quelle famille de la gentry anglaise, puisqu’ils sont les seigneurs de Houghton depuis 1307. Né en 1676, Robert Walpole étudie à Eton puis au King’s College de Cambridge. En 1701, il reprend le siège de député aux Communes laissé vacant par la mort de son père. Commence alors une brillante carrière politique. En 1721, il est choisi par le roi Georges Ier pour diriger le gouvernement. Plus qu’un « principal ministre », il est véritablement considéré comme le premier « Premier ministre » au sens moderne du terme. Il est à la fois le chef de la majorité aux Communes, le premier lord du Trésor (First Lord of the Treasury) et le chancelier de l’Échiquier. Si les subtilités du système politique anglais peuvent déconcerter les non-initiés aujourd’hui, c’était encore plus vrai au XVIIIe siècle. Disons, pour simplifier au maximum, que les finances royales (celles de l’État) sont alors administrées par un groupe de plusieurs commissaires (c’est-à-dire des gens ayant reçu du roi une commission pour exercer ces fonctions), les Lords Commissioners of the Treasury. Il y a une hiérarchie parmi eux et on parle donc de premier lord du Trésor (First Lord of the Treasury), de deuxième lord du Trésor (Second Lord of the Treasury), etc. Au fil des XVIIIe et XIXe siècle, la répartition des fonctions se précise. Désormais, le First Lord of the Treasury est de facto le Premier Ministre (Prime Minister), tandis que le Second Lord of the Treasury est de facto le Chancelor of the Exchequer, c’est-à-dire le ministre des Finances. Robert Walpole, le premier Prime Minister, est donc aussi le ministre des Finances ! Il cumule ces fonctions pendant presque 21 ans, jusqu’en 1742.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il est aussi le premier occupant du bâtiment sis au 10, Downing Street. En 1733, Georges II, qui a succédé à son père et a conservé sa confiance à Walpole, décide de lui offrir la demeure, en récompense pour ses services. Walpole refuse à titre personnel, mais propose au roi d’en faire la résidence officielle du First Lord of the Treasury. C’est ce qu’elle est encore aujourd’hui, et c’est d’ailleurs la mention « First Lord of the Treasury » qui est inscrite sur la boite aux lettres de la fameuse porte du « Number 10 ». C’est un luxueux édifice, mais qui n’a rien à voir avec la propriété personnelle de Robert Walpole, Houghton Hall.

Entre 1722 et 1735, sir Robert fait reconstruire l’antique demeure familiale du Norfolk. Il fait appel à quelques-uns des architectes les plus éminents de son temps : James Gibbs (1682-1754, on lui doit notamment St  Martin-in-the-Fields à Londres et l’iconique Radcliffe Camera d’Oxford), Colen Campbell (1676-1729), mais surtout William Kent (1685-1748, Holkham Hall, Horse Guards, intérieurs et mobilier de Chiswick House, Stowe House et Kensington Palace). Pour orner sa demeure, sir Robert amasse une impressionnante collection de 421 tableaux. Walpole est certes riche, mais ses constructions, ses collections et son train de vie sont financés par des emprunts. Il meurt le 18 mars 1745, considérablement endetté. Son fils aîné, Robert Walpole (1700-1751), 2e comte d’Orford, est tout aussi peu soucieux de sa fortune. À sa mort, en 1751, il laisse une situation extrêmement précaire à son fils, George (1730-1791), 3e comte d’Orford. Comme bien des grands noms de l’aristocratie, il parvient à vivre d’expédients pendant de longues années, mais il est finalement contraint de céder la collection de tableaux de son grand-père, en 1779. La vente de la collection Walpole est un grand événement dans la haute société européenne. C’est Catherine II, impératrice de Russie, qui en fait l’acquisition et la plupart des tableaux de Robert Walpole sont aujourd’hui conservés dans les salles du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et des autres demeures impériales de la Venise du Nord.

George meurt en 1791 et laisse le titre de 4e comte d’Orford à son oncle, Horace Walpole (1717-1797), le plus jeune fils de Robert. Politicien, écrivain, historien de l’art, collectionneur, Horace est déjà une personnalité à part entière. Les amateurs d’architecture connaissent son chef-d’œuvre, Strawberry Hill House, l’étonnante demeure néogothique de Twickenham. Grâce à sa fortune personnelle, Horace parvient à rembourser toutes les hypothèques qui menacent Houghton Hall. Pour sauver le mobilier, il fait appel à son héritier, le comte de Cholmondeley, qui achète tables, fauteuils et autres lits. Il en prend possession en même temps que la demeure, en 1797, à la mort d’Horace, le dernier comte d’Orford.

Le sang des Walpole coule dans les veines du nouveau propriétaire, George Cholmondeley (1749-1827). Sa grand-mère n’est autre que Mary Walpole, fille du 1er comte, sœur des 2e et 4e comte, tante du 3e comte. En 1723, elle épouse un autre George Cholmondeley (1702-1770), vicomte Malpas, qui devient le 3e comte de Cholmondeley. Leur fils, George (1724-1764), le précède dans la tombe et c’est donc notre George qui hérite du titre et de la fortune des Cholmondeley en 1770, avant d’hériter des trésors des Walpole en 1797. Politicien et courtisan, il est titré marquis de Cholmondeley par le Prince Régent, en 1815.

En 1791, il devient l’époux de lady Georgiana Bertie (1764-1838), fille du 3e duc d’Ancaster. C’est une nouvelle étape dans l’histoire des Walpole-Cholmondeley et d’Houghton Hall. Le duc est en effet le détenteur de la charge de lord grand chambellan du Royaume-Uni (Lord Great Chamberlain of the United Kingdom), le 6e des grands officiers de l’État (Great Officers of State), par ordre de préséance. Il se trouve que cette charge est héréditaire. Or, son fils, le 4e duc meurt sans descendance en 1780. Le droit britannique a ceci de particulier que certains biens héréditaires passent au fils aîné lorsqu’il y a au moins un fils, mais est partagé entre les filles lorsqu’il n’y en a pas. Du coup, la charge de Lord Great Chamberlain est partagée entre les deux sœurs du 4e duc, Priscilla Burell et Georgiana Cholmondeley. Sauf qu’une telle charge ne peut être exercée par deux personnes en même temps et il est donc décidé que la charge passera alternativement à l’une et l’autre famille au début de chaque règne. La succession n’a posé aucun problème parmi les descendants de Georgiana, puisqu’il y a eu des fils à chaque génération. Ce n’est pas le cas parmi la descendance de sa sœur aînée et, dans cette branche, la charge a donc été partagée à nouveau entre les héritiers de plusieurs filles. L’attribution est donc devenue un véritable casse-tête au fil du temps.

En 1902, les héritiers ne parviennent pas à se départager et Édouard VII ordonne qu’un compromis soit trouvé, sous peine de confier l’exercice de la charge à un tiers, jusqu’à ce que le conflit soit réglé. À l’époque, il n’y a que trois prétendants, le comte d’Ancaster, le comte Carrington et le marquis de Cholmondeley. Face à l’ultimatum, ils parviennent à un accord : les Cholmondeley exerceront la charge un règne sur deux, les deux autres un règne sur quatre. Sauf que, depuis, la branche des Carrington a continué à se diviser et la charge de Lord Great Chamberlain est à ce jour partagée entre 15 personnes : le 6e marquis de Cholmondeley en détient la moitié, la 28e baronne Willoughby de Eresby un quart,  le 10e comte d’Albermarle un vingtième, tout comme Harry Legge-Bourke. D’autres sont propriétaires d’1/80, voire d’1/100 de la charge ! Pour éviter une impasse, les Carrington ont décidé que c’est le porteur du titre de comte Carrington qui exercera la charge, sauf que le titre (comme celui d’Orford) ne peut être hérité que par un homme et qu’il est donc passé à une famille qui ne descend même pas du 3e duc d’Ancaster ! Le charme du Royaume-Uni !

Les Cholmondeley ont de la chance, puisque c’est leur tour pendant le très long règne de la reine Élisabeth II. George Cholmondeley (1883-1968), 5e marquis, devient donc Lord Great Chamberlain en 1952. Puis c’est le tour de son fils, Hugh (1919-1990), 6e marquis. Et c’est désormais le fils de ce dernier, David (né en 1960), 7e marquis, qui sert la souveraine comme 6e Great Officier of State. Lorsque celle-ci viendra à disparaître, la charge passera au comte de Carrington, a priori sous le règne de Charles III, et reviendra aux Cholmondeley, a priori sous le règne de Georges VII. Mais c’est une autre histoire !

Nous avons beaucoup parlé du lord grand chambellan du Royaume-Uni, sans avoir précisé quelles sont ses fonctions. Elles ont elle aussi évolué au fil des siècles et des règnes. Aujourd’hui, le marquis de Cholmondeley a essentiellement une fonction protocolaire, même s’il est, en titre, celui qui assure la gestion et l’entretien du palais de Westminster. Rappelons que l’immense édifice qui abrite les deux chambres du Parlement a toujours le statut de palais royal. C’est pour cette raison que le Royal Standard, la bannière de la reine, flotte sur le palais à la place de l’Union Jack lorsque la reine s’y trouve, comme c’est le cas au palais de Buckingham ou au château de Windsor. Pour des questions d’efficacité et de transparence, tout est désormais entre les mains de l’administration du Parlement, mais le Lord Great Chamberlain conserve une autorité sur une partie réduite du palais, essentiellement le Westminster Hall et ce qu’on appelle les Royal Appartments (Norman Porch, Robing Room, Royal Gallery, Prince’s Chamber). Le Lord Great Chamberlain intervient dans un certain nombre de cérémonies officielles, notamment l’ouverture solennelle du Parlement (State Opening of Parliament) ou, événement plus rare, le couronnement du souverain à l’abbaye de Westminster.

Mais revenons à Houghton Hall. Un autre personnage a beaucoup compté dans l’histoire de cette demeure. Traditionnellement, les marquis de Cholmondeley privilégiaient leur demeure principale, Cholmondeley Castle dans le Cheshire. Houghton Hall était une sorte d’apanage pour l’héritier du titre. C’est ainsi que le comte de Rocksavage, fils du 4e marquis, s’installe dans le Norfolk après la Première guerre mondiale, avec son épouse, la brillante Sybil Sassoon (1894-1989). Cette dernière est richissime. Son père est un Sassoon, une famille de banquiers et philanthropes juifs, originaires de Bagdad puis installés aux Indes. Sa mère est une Rothschild, de la branche française. Elle est la sœur de Philip Sassoon, politicien et administrateur, qui fut l’un des personnages les plus en vue de la haute société britannique entre les deux guerres, et la cousine de Siegfried Sassoon, l’un des War Poets, ces poètes qui se sont illustrés pendant la Grande Guerre. Les Anglais sont des pragmatiques, plutôt que des idéologues, et, s’il devait bien y avoir de nombreux préjugés qui s’exprimaient à tous les niveaux de la société, l’idée d’épouser une jeune femme d’origine juive pour renflouer la famille ne semble pas avoir posé trop de problème aux Cholmondeley. Cela aurait pu être pire : elle aurait pu être Américaine !

Ce fut aussi, et surtout, une véritable histoire d’amour, d’amitié, de complicité. Il est indéniable que l’argent de Sybil a permis de redonner tout son lustre à l’antique demeure de Robert Walpole. Sybil a entrepris une vaste campagne de restauration et de décoration. Elle a été complétée en 1939 lorsqu’une partie des collections de Philip Sassoon, à la mort de celui-ci, sont venus rejoindre celles des Cholmondeley. En 1923, lorsque le 4e marquis s’est éteint, Sybil et Rock (le surnom du nouveau marquis, connu jusqu’alors sous le nom de comte de Rocksavage) font le choix de rester vivre à Houghton Hall et de laisser Cholmondeley Castle à la marquise douairière. A la mort de celle-ci, c’est Hugh, l’héritier du titre qui s’installe dans le Cheshire. La tradition est désormais inversée : les marquis résident à Houghton Hall, les héritiers à Cholmondeley Castle.

L’actuel marquis, David Cholmondeley, est né en 1960. Il a étudié à la Sorbonne et est parfaitement francophone. Avec son épouse Sarah et leurs jumeaux Alexander et Oliver (nés le 1 octobre 2009), il est le gardien de la demeure de sa grand-mère, Sybil, morte en 1989. Il poursuit la longue tradition de mécénat de ses trois familles (Walpole, Cholmondeley, Sassoon) et a introduit l’art contemporain dans les jardins du château. Dans le Norfolk, il voisine avec la famille royale, qui passe une partie de l’année à Sandringham House, située à une dizaine de kilomètres, et notamment avec les Cambridge (William, Catherine, George, Charlotte et Louis), dont la maison de campagne, Anmer Hall, est à 7 km. Il se peut qu’un jour Alexander serve George comme Lord Great Chamberlain !

Photographies Chiara Martini.

A gauche : la façade arrière de Houghton Hall. L’escalier existait à l’époque de Robert Walpole, mais avait été supprimé par son petit-fils, le 3e comte d’Orford. Il a été rétabli par Sybil Sassoon comme mémorial à son défunt époux, Rock, le 5e marquis.
Au milieu, le salon de Pierre (Stone Hall), chef-d’œuvre du style néoclassique anglais. Conçu par Colen Campbell et amélioré par William Kent, il s’inspire du salon imaginé par Inigo Jones pour la Queen’s House de Greenwich.
Le salon Blanc (White Drawing-Room). Les panneaux de soie brodée ont été offerts au 1er marquis par le prince de Galles (futur Prince Régent et futur Georges IV), lors de sa visite de 1797.

www.houghtonhall.com

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