# 43 // The Great Fire

Si vous passez par la Cité de Londres et que vous avez un moment à perdre, arrêtez-vous à Monument.

Il s’agit de la grande colonne surmontée d’une flamme en pierre qui commémore le Grand incendie de 1666 (voir, sur notre compte Instagram, la Photo du Jour # 336 du 2 septembre 2021). Démarré le dimanche 2 septembre, il s’est terminé il y a tout juste 355 ans, le mercredi 5 septembre 1666. À 61 mètres de là, à l’angle de Monument Street et de Pudding Lane (en face de Peninsular House), une plaque rappelle également l’événement (photographie de gauche) : « Near this site stood the shop belonging to Thomas Faryner, the King’s Baker, in which the Great Fire of September 1666 began. Presented by the Worshipful Company of Bakers to mark the 500th anniversary of their charter granted by Henry VII in 1486. » / « Près de cet endroit se trouvait la boutique appartenant à Thomas Faryner, le boulanger du roi, d’où partit le Grand incendie de septembre 1666. Offert par la Corporation des boulangers pour marquer le 500e anniversaire de leur charte, attribuée par Henri VII en 1486 ». Que s’est-il donc passé alors ?

Il est désormais acquis que le feu est parti du four à pain de ce Thomas Faryner, ou plutôt Farriner, installé dans Pudding Lane. On lui donne le titre de « Boulanger du roi », parce qu’il fournissait la Royal Navy en biscuits secs, mais il n’avait absolument rien à voir avec les cuisines royales. Il fabrique aussi du pain pour les gens du quartier, et utilise son four pour cuire les tourtes de ses voisins. Il semble avoir vérifié que le four était bien éteint, à la fin de sa journée de travail du samedi. Avant de monter se coucher, sa fille Hannah renouvelle les vérifications d’usage. Pourtant, l’employé de maison qui dort au rez-de-chaussée est réveillé peu après minuit par une épaisse fumée. Constatant le début d’incendie dans la maison, il grimpe à l’étage pour réveiller Thomas, Hannah et la servante. Ils se retrouvent tous piégés, mais l’architecture et l’urbanisme de l’époque (maisons à pans de bois et encorbellement, rues très étroites) leurs permettent de s’échapper par une fenêtre et de se réfugier chez leur voisin, en passant par une autre fenêtre. Terrorisée, la servante refuse de s’échapper. Elle est la première victime du Grand incendie de Londres. Dans les minutes qui suivent, tous les voisins se retrouvent dans la rue, alertés par les cris des Farriner. En ces premières heures du dimanche 2 septembre 1666, l’incendie est circonscrit à la demeure du boulanger, mais les vents chauds qui soufflent sur la ville et les conséquences de deux années de sécheresse vont rapidement transformer ce simple feu de « cheminée » en une véritable tragédie : la troisième ville d’Europe est rayée de la carte en quelques jours.
L’inertie et l’incurie des autorités de la Cité de Londres, en premier lieu de son lord maire, le tristement célèbre Thomas Bloodworth (1620-1682), ne font qu’aggraver les choses. Heureusement, la présence de Samuel Pepys (1633-1703) en ville va permettre une intervention royale relativement rapide et efficace. Celui qui a laissé une chronique de la Restauration des Stuart et notamment du Grand incendie est bien en cour, du fait de ses liens familiaux (son cousin Edward Montagu, premier comte de Sandwich, est l’un de ceux qui ramènent le roi de son exil sur le Continent) et de ses fonctions (il est le plus haut fonctionnaire civil de la Marine royale). Il a donc accès au palais de Whitehall et, dès le dimanche après-midi, peut faire son rapport au roi Charles II et au frère de celui-ci, Jacques (James), duc d’York. Le souverain ordonne qu’autant de bâtiments qu’il faudra soient détruits afin de stopper l’avancée du feu et demande à Pepys de transmettre l’ordre au lord-maire. York met également à disposition les régiments de la garde dont il est le colonel. À son retour dans la Cité, Pepys se voit répondre par Bloodworth qu’il a déjà commencé à détruire des maisons, mais que c’est compliqué, puisqu’il faut l’autorisation des propriétaires, dont la plupart semblent être absents. De fait, il refuse l’intervention des soldats de la garde et va se coucher !
C’est sans compter le roi qui, à bord d’une barge, est venu se rendre compte par lui-même depuis les eaux de la Tamise. Outrepassant l’autorité de la Corporation de la Cité de Londres, il ordonne davantage de destruction, mais c’est déjà trop tard. Le lendemain, l’incendie continue à se propager et, alors que le lord-maire semble avoir disparu, c’est le duc d’York qui prend personnellement en charge la direction des opérations. Malheureusement, les coupe-feux n’opèrent pas : à cause de la puissance des vents, dont certains sont d’ailleurs causés par l’incendie lui-même, des braises incandescentes volent de toutes parts et traversent rues, places et rivières qui auraient pu protéger les quartiers qui n’étaient pas encore touchés. C’est ainsi que, le mardi 4 septembre, les flammes ravagent la cathédrale Saint-Paul, qu’on pensait protégée par son parvis. L’incendie parvient même à traverser la Fleet. Il se répand aussi vers le Nord et même, le dernier jour, vers l’Est. C’est là que se trouvent la tour de Londres et ses réserves de poudres. Les soldats du duc étant occupés ailleurs (nous dirons bientôt où), c’est la garnison de la forteresse qui parvient à retenir la progression des flammes vers All Hallows. Finalement, les vents tombent le mercredi 5 septembre et l’incendie peut finalement être maîtrisé. On découvre alors l’étendue des dégâts.

Les dégâts matériels sont assez facilement mesurables : 13 200 maisons, 87 églises paroissiales (ou 86 d’après une autre source) dont 35 n’ont jamais été reconstruites), 44 sièges de guildes (Livery Halls) et un certain nombre de monuments (le Royal Exchange, la Custom House et, bien sûr, la cathédrale Saint-Paul). Plusieurs prisons et trois des portes de la ville ont également été détruites (Ludgate, Newgate, Aldersgate). L’incendie a attaqué une partie des maisons du pont de Londres, mais a heureusement été arrêté par un coupe-feu aménagé quelques décennies plus tôt. Du coup, un petit départ de feu sur la rive sud a heureusement pu être stoppé sans trop d’effort. Au total, le Grand incendie de Londres a ravagé 150 hectares (373 acres) à l’intérieur des remparts et 25 hectares supplémentaires (63 acres) au-delà de ceux-ci.
Quant au bilan humain, il fait aujourd’hui l’objet de débat. Officiellement, il y aurait eu moins de dix victimes. Parmi elles, la servante de Farriner, ainsi qu’un vieil horloger strasbourgeois qui aurait refusé de quitter son échoppe. Mais certains historiens ou commentateurs parlent de centaines de victimes, voire de milliers, arguant du fait que la fournaise supérieure à 1000 degrés aurait pu faire disparaître bon nombre de corps et que bien des personnes sont mortes de faim ou de froid pendant l’hiver qui a suivi. Il y a aussi des victimes qu’on pourrait dire collatérales.
Le vent de panique qui souffle parmi les Londoniens est sans doute entretenu par quelques conspirateurs extrémistes et xénophobes. Ainsi, pendant des jours, des groupes de Londoniens, peut-être noyautés comme dans nos manifestations modernes, harcèlent et molestent les innombrables étrangers qui peuplent, travaillent et commercent à Londres. Peut-être l’ampleur de l’incendie aurait-elle pu être réduite si les régiments de la garde royale n’avaient pas perdu autant de temps à protéger et/ou arrêter les étrangers de Londres. Du fait de la guerre contre les Provinces-Unis qui est en cours, mais surtout de la haine antipapiste de nombreux Anglais, les principales victimes de ce mouvement populaire sont hollandaises et françaises. Le plus tragique d’entre eux est Robert Hubert, un horloger normand de passage en Angleterre. Un peu simple d’esprit, sans doute poussé par d’autres, il s’accuse d’avoir allumé l’incendie. Il est immédiatement condamné et pendu au gibet de Tyburn. Deux jours plus tard, il est innocenté : un capitaine affirme qu’il était à bord de son navire en pleine mer aux premiers jours de septembre.
S’il est difficile de se prononcer sur la réalité des pertes humaines, certains disent aussi que l’incendie aurait permis de sauver de nombreuses vies : en 1665, la peste avait décimé un sixième de la population de la ville, soit 80 000 personnes. Le Grand incendie aurait en quelque sorte purifié la ville, en anéantissant les hordes de rats et de puces porteuses du bacille. Des historiens objectent toutefois que la peste sévissait surtout dans des quartiers périphériques non touchés par le feu.
La catastrophe entraîne également des conséquences positives sur l’urbanisme de la Cité de Londres, permettant de remplacer une bonne partie de l’ancienne cité médiévale en bois par une magnifique ville moderne, en brique et en pierre, où pourront bientôt trôner les somptueux édifices publics, notamment les églises de sir Christopher Wren et surtout la première d’entre elles, la nouvelle cathédrale Saint-Paul, celle qu’on peut toujours admirer aujourd’hui. Il convient toutefois de nuancer cette affirmation habituellement entendue, puisque la brique était déjà très présente dans la Cité de Londres depuis le Moyen Âge.

Dès 1669, le principe d’un monument commémoratif de la catastrophe est acté. Ce « Monument to the Great Fire of London », que l’on connaît simplement sous le nom de Monument, est édifié par Wren entre 1671 et 1677. La colonne et la vasque de pierre atteignent la hauteur de 61 mètres, soit la distance qui les séparent de l’endroit de la boulangerie de Farriner. Le piédestal est orné d’un gigantesque bas-relief qui évoque l’incendie, la participation du roi et de son frère dans la lutte contre l’incendie, et les premiers efforts de reconstruction. Sur les autres côtés, des inscriptions évoquent elles aussi l’incendie. Les références antipapistes ont été effacées en 1830 !
Un autre monument, bien plus modeste, marque l’endroit où l’incendie s’est arrêté, du côté de Smithfield et de St Bartholomew, à l’ange de Cock Lane et Giltspur Street (photographie de droite). C’est le Golden Boy de Pye Corner, une statue de bois recouverte d’or et autrefois pourvue d’ailes. L’inscription indique que le Grand incendie de 1666 trouve ses origines dans le péché de gourmandise des Londoniens, assimilant la catastrophe à une punition divine pour les excès en tous genres de ces premières années de la Restauration des Stuart. Pourtant, ni Dieu ni les catholiques français n’ont détruits la ville, c’est simplement le boulanger de Pudding Lane qui avait mal éteint son four.

Il y a cinq ans, en 2016, la Cité de Londres a commémoré le 350e anniversaire du Grand incendie par un remarquable spectacle, toujours visible sur Youtube. Le samedi 4 septembre 2016, le feu a été mis à une gigantesque structure en bois, installée sur une barge sur la Tamise. London 1666 : Watch the Burn était l’un des nombreux événements organisé par l’agence artistique Artichoke dans le cadre du festival London’s Burning.

À lire : Adrian Tinniswood, By Permission of Heaven : The True Story of the Great Fire of London, Riverhead Books, 2004 ; Adrian Tinniswood, The Great Fire of London, 1666 : The Essential Guide, Vintage, 2016.

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