Le bal de la duchesse de Richmond

Ce dossier a été rédigé par James Peill, conservateur des collections des ducs de Richmond à Goodwood House. Il accompagnait l’exposition Dancing into Battle, présentée à Goodwood House, en 2015, pour le tricentenaire du bal. La version originale, en anglais, est disponible ici, avec les illustrations.

www.goodwoodhouse.com

The Duchess of Richmond’s Ball, par Robert Alexander Hillingford (1828-1904)
© Courtesy of the Trustees of the Goodwood Collection

Traduction par Thomas Ménard.

Le 15 juin 1815, la duchesse de Richmond organisa un bal dans sa demeure bruxelloise. L’arrivée d’un message en plein milieu de la soirée entraîna une succession d’événements, dont le plus important fut la bataille de Waterloo, trois jours plus tard, faisant de ce bal l’un des plus célèbres de l’Histoire.
Comme beaucoup d’aristocrates anglais, le quatrième duc de Richmond et son épouse vivaient à Bruxelles en raison de circonstances difficiles. Leur maison, devenue un des centres de la vie sociale, était remplie d’amis et de membres de la famille, notamment leurs treize enfants. La duchesse invita à son bal la crème des sociétés belges et néerlandaises, ainsi que de nombreux civils, diplomates et officiers britanniques. La liste des invités, qui est l’un des trésors de la collection conservée à Goodwood, cite notamment le duc de Wellington, un grand ami de la famille, et le prince d’Orange.
Quand Napoléon s’échappa de son exil [à l’île d’Elbe], il remit rapidement sur pied son armée. Les forces néerlandaises, belges, autrichiennes, allemandes et anglaises se rassemblèrent pour s’y opposer. Le message qui fut remis à Wellington au milieu de la soirée indiquait que Napoléon avait passé la frontière belge. En examinant une carte avec le duc de Richmond, Wellington déclara : « Napoléon m’a berné, mon Dieu, il a 24 heures d’avance sur moi ». Quand Richmond lui demanda ce qu’il comptait faire, il répondit qu’il avait ordonné à l’armée de se réunir à Quatre-Bras, mais qu’il n’arrêterait pas Napoléon ici. Il posa son doigt sur un endroit nommé Waterloo et déclara : « Je dois le combattre ici ».
Cette nuit-là, de nombreux invités quittèrent le bal pour rejoindre le lieu choisi pour la bataille de Quatre-Bras, suivie deux jours plus tard par la bataille de Waterloo. Aux premières heures du matin, on put assister à des scènes déchirantes : les soldats disaient au revoir à leurs proches ; certains ne revinrent pas. Le bal fut immortalisé par lord Byron dans son poème Childe Harolde’s Pilgrimage (1812-1818) et par William Thackeray dans son roman Vanity Fair (1847-1848).

Le contexte

En 1815, le peuple britannique eut finalement la possibilité de respirer à nouveau, après avoir vécu sous la menace d’une invasion française pendant plus de vingt ans. La paix d’Amiens de 1802 n’avait guère durée et c’est donc seulement après le départ de Napoléon pour son exil à l’île d’Elbe que les gens purent se remettre à voyager.
Avec les Provinces-Unies, la Belgique [les anciens Pays-Bas autrichiens] avait été occupée par la France pendant une vingtaine d’année et placée sous le joug de Napoléon. Bruxelles, une ville principalement catholique, avait été libérée par les Alliés le 1er février 1814. Le 11 avril, Napoléon abdiquait et, par le traité de Paris, toute la région était incorporée à un nouvel État, les Pays-Bas. Afin d’y maintenir l’ordre, les Britanniques y laissèrent un contingent, placé sous le commandement du fils du prince d’Orange. Le duc de Wellington était le commandant en chef de l’armée anglo-hollandaise et, suite au Congrès de Vienne, le prince d’Orange devint roi des Pays-Bas.

La vie à Bruxelles

Le coût de la vie était bien moindre à Bruxelles qu’en Grande-Bretagne, où les restrictions au commerce avec les colonies avaient entraîné une très forte hausse des prix. La ville était donc vue comme une excellente alternative pour les Anglais qui souhaitaient faire des économies, et notamment pour les familles de la haute société qui voulaient maintenir leur train de vie, ce qu’elles ne pouvaient plus faire en Grande-Bretagne.
Parmi elles figuraient les Capel. Cette famille de l’aristocratie anglaise avait connu des temps difficiles, en raison du goût de l’honorable John Capel pour le « Tapis vert », c’est-à-dire le jeu. Capel fut ravi de pouvoir trouver un endroit à l’étranger où il pourrait vivre en faisant des économies. Son épouse, lady Caroline écrivit à sa mère peu de temps après leur arrivée : « Ici, vous pouvez trouver les plus belles chaussures en soie et satin pour 4 shillings et 6 pences, et des chaussures de marche pour 3 shillings et 6 pences. Les gants, la soie et les rubans sont bon marché ». Lady Caroline était la sœur du deuxième comte d’Uxbridge, qui allait être amené à jouer un rôle déterminant dans la bataille de Waterloo.
Une autre famille était celle des Greville. D’après lady Caroline Capel, Charles Greville et son épouse, lady Charlotte « sont tombés tellement amoureux de la maison et de l’endroit qu’ils ont pris la seule maison décente qui restait près du Parc. » Caroline continua : « Pour faire court, nous allons sans doute avoir trop d’Anglais, je veux dire en termes de société, sauf si l’on peut choisir ceux que l’on aime et laisser les autres de côtés… » L’arrivée du fils du prince d’Orange ne fit qu’accroitre l’allégresse, notamment pour la fille adolescente de Caroline, Georgiana : « J’ai pas mal valsé avec le jeune prince… J’ai dansé sans m’arrêter pendant trois nuits, mais ce n’était pas comme les bals à Londres, puisque ceux-ci débutent à 8 heures et finissent à 1 heure du matin. »
L’incessante ronde de bals et de dîners tenait tout le monde bien occupé pendant la soirée, tandis que des pique-niques, des courses de chevaux et des chasses figuraient au programme des divertissements pendant la journée. Georgiana décrivit notamment une fête champêtre donnée par lord Lynedock dans la forêt de Soignes en l’honneur du prince d’Orange et de la colonie anglaise : « c’était véritablement un délice, les invités étaient nombreux et agréables, la journée exquise et le lieu très beau. Des tentes avaient été plantées à l’orée de la forêt, sous de grands arbres, sur une éminence qui surplombait une pièce d’eau. La fanfare du 52e régiment joua pendant le déjeuner, et des cors placés à une certaine distance résonnaient à travers la forêt. Je n’ai jamais vu un endroit aussi animé ou un groupe plus hétéroclite, composé de ladies, de brillants uniformes de plusieurs couleurs, de hussards en service auprès des officiers généraux, de paysans et de ‘brins de gentillesse’ du village de Soignes. »
La présence d’une garnison anglaise constituait une autre attraction à Bruxelles, particulièrement pour les mères qui cherchaient à marier leurs filles à des officiers.

Le prince d’Orange

Au cœur de la société bruxelloise se trouvait le fringant et charmant prince d’Orange (le fils), surnommé « Slender Billy » (le « svelte Billy). Le prince était un grand anglophile, puisqu’il avait étudié à l’université d’Oxford et servi dans l’armée britannique. En 1811, il devint l’un des aides-de-camp du duc de Wellington et pris part à plusieurs batailles, dans le cadre de la Guerre péninsulaire [la campagne d’Espagne]. Les Capel l’adoraient, surtout leurs filles. Maria le décrivait comme un « chat apprivoisé » et Georgiana s’exclamait : « Nous nous sommes bien amusés depuis l’arrivée du prince d’Orange, qui est extrêmement gentil avec nous… Il est très joyeux et prévoit des bals et des déjeuners sans fin ». Le Prince devait faire un véritable effort pour courtiser les gens du coin, comme le signale Georgiana avec une pointe de snobisme : « Il mélangeait les Anglais et les étrangers, et c’est la politique plus que le goût qui le poussait à danser autant avec les Belges qu’avec les Anglais ».

Les Richmond à Bruxelles

C’est donc dans ce tourbillon mondain que le duc et la duchesse de Richmond arrivèrent à l’automne 1814. Comme ses amis Capel, le duc de Richmond amenait sa famille « pour une cure d’austérité d’une année ». Le duc fit le voyage le premier, avec ses deux filles aînées, Mary et Sarah. La duchesse suivit avec le reste de la famille et leur suite, soit 17 personnes, notamment Spencer Madan, un jeune gentilhomme nouvellement recruté pour servir de tuteur aux plus jeunes fils : Frederick (13 ans), Sussex (12 ans) et Arthur (8 ans). Madan, le fils d’un ecclésiastique, était un jeune homme sensible, brillant et sérieux, doté d’un jugement sûr. Bien introduit en société, il était aussi un ancien camarade de classe du fils aîné, le comte de March, à Westminster. Néanmoins, rien ne l’avait préparé au caractère sauvage de ses pupilles et à celui, exigeant, de sa patronne. Les lettres qu’il envoyait à sa famille révèlent le dilemme permanent qu’il ressentait, souvent provoqué par les caprices quotidiens de la duchesse.
À cette époque, on voyageait très lentement, surtout lorsqu’il fallait prendre la mer. La duchesse et sa suite mirent deux jours pour aller de Londres à Douvres, où ils furent contraints d’attendre cinq jours supplémentaires avant de pouvoir traverser la Manche. Ils naviguèrent en direction de Boulogne à bord d’un sloop de la Royal Navy, le HMS Redpole, qui appareilla à midi et arriva en France à 8 heures du soir. Comme la marée était basse, chacun dut marcher sur la plage plus de deux kilomètres, avant d’atteindre une auberge où ils passèrent la nuit les uns sur les autres. Le lendemain, ils se rendirent à Calais où ils retrouvèrent leurs voitures, avant de voyager jusqu’à Bruxelles, par Dunkerque et Bruges. Ils arrivèrent le 14 octobre, seize jours après avoir quitté Londres.

Sport

Une fois que les Richmond furent installés à Bruxelles, le duc put s’adonner à sa passion pour les courses de chevaux, le cricket et la chasse.
Il devint l’un des organisateurs des courses à Bruxelles, où, selon Madan, « la plupart des chevaux étaient des chargeurs [chevaux de guerre] et la plupart des cavaliers des membres de la Garde ». L’année suivante, un des fils du duc, William, jeune officier de l’armée, eut un grave accident pendant une course à Enghien, où il « fut compté pour mort, mais connu le plus extraordinaire des rétablissements », comme le rapport Madan.
Le duc excellait au cricket. Citons encore Madan : « La famille s’est rendue à Enghien pour un match de Cricket avec les officiers de la Garde, auquel participait le duc. Vous avez bien sût entendu parler de sa renommée en tant que jour de cricket. Il était considéré, je crois, comme l’un des deux meilleurs joueurs en Angleterre, l’autre étant lord F. Beauclerc. »
En décembre 1814, Maria Capel, une des filles de Caroline, écrivit à sa grand-mère : « samedi prochain, une grande chasse au loup doit se dérouler dans la forêt des Ardennes, à 50 miles d’ici. Elle doit durer quinze jours. Papa et le duc de Richmond sont premiers tireurs et, comme eux et la crème de la société vont être absents, nous pensons que nous allons beaucoup nous ennuyer ».

Divertissement

La duchesse, pendant ce temps, plongeait dans la vie mondaine et se mélangeait à la meilleure société. En novembre 1814, Madan écrivit à son père : « Il y a une dizaine de jours, on a donné ici un grand bal, sous le patronage de la duchesse de Richmond et de lady C. Greville pour les Anglais, et de la duchesse de Beaufort et de la marquise d’Asche pour les étrangers ». Un mois plus tard, il évoque « un programme permanent de bals, d’assemblées et de fêtes de diverses natures, si bien qu’il ne se passe pas une nuit sans engagement à la maison ou dehors ». Les Capel faisaient partie des amis les plus intimes des Richmond à Bruxelles. Caroline écrivit à sa mère : « Nous avons beaucoup vu les Richmond, la duchesse nous a beaucoup reçu, mais je ne pense pas que cela dure, puisque, comme vous le savez, c’est une personne difficile et une horrible semeuse de troubles ».

La demeure des Richmond à Bruxelles

Quand le duc et la duchesse de Richmond s’installèrent à Bruxelles, ils louèrent une grande maison de briques rouges dans la rue de la Blanchisserie. La rue portait ce nom puisqu’une blanchisserie y avait été installée au XVIIe siècle. Pour plaisanter, Wellington parlait de la maison des Richmond comme de la « Laverie ». Même si elle ne se trouvait pas dans un des quartiers à la mode, les Richmond disposaient de nombreuses chambres pour leurs enfants, d’un vaste jardin, de bâtiments de service et d’écuries pour leurs chevaux. Sur le côté Sud de la propriété se trouvait le vieux rempart de la ville. Comme la maison avait été construite, une vingtaine d’années plus tôt, pour un carrossier, la jolie résidence de trois étages était flanquée de deux ailes, qui ressemblaient à des granges et étaient utilisées pour la construction des carrosses. L’aile qui servait à présenter les voitures aux acheteurs fut transformée en salle de classe et en salle de jeux pour les plus jeunes enfants, comme le rappellait lady Georgiana Lennox : « mes sœurs utilisaient la pièce comme une salle de classe, et avaient l’habitude de jouer au volant [badminton] les jours de pluie ». C’est dans cette aile que la duchesse organisa son fameux bal.

Les hôtes

Le 4e duc de Richmond (1764-1819)
Charles Lennox hérita des titres en 1806, à la mort de son oncle, le troisième duc de Richmond. Sa vie avait commencée sous de mauvais auspices, puisqu’il était né dans une grange, alors que ses parents étaient partis pêcher en Ecosse. Il grandit à Stoke, pas loin de Goodwood, et s’engagea dans l’armée à l’âge de 21 ans. Son caractère difficile lui causa des problèmes, notamment lorsqu’il entraina sa participation à deux duels, dont l’un avec le duc d’York.
Lennox gravit les échelons de la hiérarchie militaire, servit dans les Indes occidentales [Antilles] et dans les Guerres péninsulaires [campagnes de Portugal et d’Espagne], avant de devenir lieutenant général en 1805. Malheureusement, en héritant du duché, il hérita également des dettes considérables de son oncle : 180000 livres sterling. Ainsi, les deux ailes dont son oncle avait lancé la construction à Goodwood restèrent inachevées. La proposition qui lui fut faite de servir comme lord lieutenant en Irlande lui permit d’échapper à ses créditeurs. La famille resta donc en Irlande de 1807 à 1813 et développa une amitié très étroite avec le jeune colonel Arthur Wellesley, secrétaire en chef pour l’Irlande de 1807 à 1809.
À leur retour en Angleterre, le duc et la duchesse accueillirent les souverains alliés à Goodwood, le 25 juin 1814, pour un déjeuner. Ce séjour faisait suite au traité de Paris et prenait place avant le congrès de Vienne. Néanmoins, le cout de la vie en Angleterre pour une personne de ce rang et de ce statut, ainsi que la charge financière pour entretenir une famille de 13 enfants, les poussèrent à repartir à l’étranger. Ils firent donc leurs bagages et déménagèrent à Bruxelles. Spencer Madan, le tuteur des garçons, décrivit le duc comme « un homme de talent, doté d’une compréhension et d’un jugement sûrs, et… avec les manières les plus raffinées et le sens de l’honneur le plus strict ». Les lettres de Madan envoyées à ses parents nous donnent une vision de la vie de famille dans la maisonnée des Richmond : le duc le traitait toujours de manière très affable, loin des critiques et des colères de la duchesse. Madan, un dévot, était choqué par le fait que « le duc autorisait ses fils à jouer au billard le dimanche, tout comme lui avait l’habitude de le faire, comme les autres jours. Je ne vois pas comment je pourrais leur interdire de faire ce que leur père faisait sous leurs yeux ». Richmond aimait également veiller très tard et Caroline Capel explique comment « il conservait sa vieille habitude de fumer jusqu’à 3 ou 4 heures du matin en buvant du gin avec de l’eau ».

La duchesse de Richmond (1768-1842)
Charlotte, duchesse de Richmond, était une femme de caractère. Elle était la fille du quatrième duc de Gordon et de sa formidable et ravissante épouse, Jane, duchesse de Gordon. Aînée de sept enfants, elle avait un caractère très dominant, qui soufflait le chaud et le froid selon son humeur changeante. À l’âge de 21 ans, elle épousa le jeune Charles Lennox, au cours d’une discrète cérémonie dans le château de ses parents, Gordon Castle, pour le plus grand plaisir de sa mère qui était ravie d’un aussi beau parti. Lennox venait d’être envoyé à Édimbourg, comme colonel d’un régiment, suite à son duel avec le duc d’York.
Après avoir tenu sa petite cour à Dublin comme épouse du lord lieutenant, Charlotte devint rapidement la plus importante hôtesse de Bruxelles. Le pauvre Spencer Madan, qui fut souvent la victime son tempérament féroce, la considérait comme « une des personnes avec le plus mauvais caractère qu’il m’a été donné de rencontrer dans ma vie ». Il se plaignait aussi de « son comportement hautain et désagréable… et de ses erreurs de jugement lorsqu’elle se mêlait sans cesse des affaires des garçons ». En fait, en tant que mère de quatorze enfants (l’un d’eux perdit la vie lors d’un accident en mer), elle était probablement poussée à ses limites par la gestion de la maison, par sa famille, par le fait de s’installer dans une ville étrangère avec des angoisses concernant les problèmes d’argent, sans compter son addiction au jeu.

Napoléon s’échappe

« … dans un état d’angoisse à l’annonce de la nouvelle que le Tigre avait rompu ses chaines … » (lady Caroline Capel, 17 mars 1815).

Le 26 février 1815, Napoléon glissa entre les mains de ses geôliers et s’échappa de l’île d’Elbe avec une petite armée de 600 hommes, avant de débarquer sur le continent le 1er mars. Les troupes envoyées pour l’intercepter jetèrent leurs armes et se joignirent à sa cause, si bien que le 20 mars, quand Napoléon entrait à Paris, il disposait d’une véritable armée. Pendant ce temps, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche et la Prusse mobilisaient une force de 150000 hommes sur la frontière orientale de la France, avec le duc de Wellington comme commandant en chef de l’armée anglo-hollandaise. Une partie des étrangers établis à Bruxelles s’envolèrent dès que le vent de la menace commença à souffler, mais les Richmond, les Greville et les Capel décidèrent de rester. Wellington fit son entrée à Bruxelles le 4 avril, avec le lieutenant lord William Lennox comme aide-de-camp, suivi six jours plus tard par le nouveau roi des Pays-Bas, l’ancien prince d’Orange. Wellington lança sans attendre les préparatifs de son armée pour affronter son formidable ennemi, en faisant notamment appel à ceux qui avaient servi avec lui dans la péninsule ibérique.
Personne ne savait véritablement ce que Napoléon prévoyait, mais tout le monde s’attendait à ce qu’il marche sur Bruxelles ou à ce que les armées alliées envahissent la France. Malgré les rumeurs et la panique qui s’étendait à Bruxelles, les fêtes continuèrent sans relâche. Lady Caroline Capel écrivit : « Les bals se succédaient ici, comme si on en avait été privés pendant un an ». Ainsi, Wellington donna-t-il un bal le 3 juin, l’ambassadeur britannique le 5 juin, et Wellington à nouveau le 7 juin, avec un autre prévu pour le 21 juin, jour anniversaire de la bataille de Vittoria, en Espagne. Il n’échappa pas aux critiques de Caroline : « le duc de W. n’améliore pas la moralité de notre société, puisqu’il a donné plusieurs réceptions et s’évertue à inviter les femmes de mauvaise réputation ». Malgré ses badinages, il conservait toutes les cartes en main du point de vue des affaires militaires. Caroline Capel à nouveau : « Personne ne peut deviner les intentions de lord Wellington, et je doute que quiconque sache ce qu’il va faire jusqu’à ce qu’il le fasse. En attendant, il s’amuse à duper les dames, et notamment la duchesse de Richmond ».
Le 12 juin, Napoléon quitta Paris et prit la direction du Nord-est. La duchesse de Richmond avait prévu de donner un bal le 15 juin, mais elle n’était plus sure qu’il puisse avoir lieu, alors elle dit à Wellington : « Duc, je ne veux pas me mêler de vos secrets, ni demander quelles sont vos intentions, mais je veux donner un bal et tout ce que je demande, c’est puis-je donner ce bal ? Si vous dites, Duchesse, ne donnez pas votre bal, c’est suffisant, je ne demanderais pas pourquoi ». Wellington répondit : « Duchesse, vous pouvez donner votre bal avec la plus complète certitude qu’il ne sera pas interrompu. »
Approuvées par Wellington, les invitations furent envoyées. Certaines furent distribuées par le capitaine Verner, un ami de la duchesse, à des officiers de cavalerie. D’autres furent transmises par l’ambassadeur britannique. Sir Charles Stuart, le ministre britannique à Bruxelles, prêta également son argenterie et mis à disposition ses serviteurs pour le bal.

Le mardi 15 juin 1815

Le matin du 15 juin, Wellington reçut des rapports concernant les mouvements de l’armée française mais continua à s’occuper des affaires courantes. Tout le monde pensait que rien ne se passerait avant début juillet, quand les armées alliées envahiraient la France. Dans l’après-midi, les gens se promenaient au parc, où, d’après miss Charlotte Waldie, nouvellement installée à Bruxelles, « des hordes d’officiers, portant toute la gamme d’uniformes militaires, avec des femmes élégantes, des groupes joyeux de Britanniques et de Belges, flânaient, marchaient, discutaient et s’asseyaient sous les arbres ! On ne peut pas imaginer une scène de vacance plus animée que celle-ci. Tout paraissait gai et festif, et tout évoquait l’espoir, la confiance et l’espérance ».
Des diners se tinrent à l’heure habituelle, entre 3 et 5 heures de l’après-midi. Le prince d’Orange dina avec le duc de Wellington. Avant 5 heures, Wellington reçut l’information que Napoléon était en marche et alla jusqu’au parc pour donner de nouveaux ordres. Comme il escomptait se mettre en marche le lendemain, il annonça qu’il participerait au bal et encouragea les officiers à faire de même. Puis, apprenant que les Français avaient attaqué les avant-postes prussiens et pris Charleroi, il ordonna que les troupes s’assemblassent dans les casernes.
En fin d’après-midi, on se mit à entendre les premiers coups de canon en ville, ce qui causa l’inquiétude des étrangers, dont plusieurs étaient déjà en train de faire leurs bagages.

Le bal

Le son des sabots sur les pavés se firent entendre à partir de 10 heures du soir, alors que les premiers invités arrivaient au bal, dans la demeure des Richmond, rue de la Blanchisserie. Toute la famille Richmond était présente, avec Spencer Madan, le tuteur des garçons. Comme il s’agissait d’une fête privée, à l’invitation de la duchesse de Richmond, les plus ou moins deux cents invités étaient tous des amis, des relations ou des connaissances. Environ la moitié d’entre eux étaient des officiers de l’armée. Les autres étaient des civils britanniques (comme les Greville ou John Capel, accompagné par deux de ses filles, Georgiana et Maria), des aristocrates belges et hollandais, des individus de diverses nationalités et des diplomates. Parmi les officiers supérieurs, on comptait le prince d’Orange, le duc de Brunswick et le comte d’Uxbridge, commandant la cavalerie anglo-hollandaise. Au rang des membres de la famille, on trouvait aussi les neveux du duc, lord Apsley et son frère, l’honorable Seymour Bathurst, et les cousins de la duchesse, les colonels John et Alexander Woodford. Il y avait également le lieutenant Charles FitzRoy et le major général Peregrine Maitland, qui devaient plus tard épouser deux des filles Richmond.
Tout le monde attendait avec impatience l’arrivée du duc de Wellington qui, à l’insu de la plupart des invités, était en train de préparer le plan d’action pour le jour suivant. Loin du glamour du bal, clairons et tambours commencèrent à sonner le rassemblement à Bruxelles vers 10h30. Accompagné par Müffling, l’officier de liaison prussien, Wellington finit par arriver au bal, mais très tard. Lady Georgiana Lennox accourut vers lui pour lui demander si les rumeurs d’avancée des Français étaient vraies. Sa réponse fut on ne peut plus directe : « Oui, elles sont vraies, on part demain ». Il fit bonne figure et essaya de paraitre calme et serein, mais on s’aperçut qu’il donnait discrètement des ordres à certains officiers.

Danse

Après le souper, il y eut une démonstration de danse des Highlands par quatre sergents du 92e régiment d’infanterie (devenu plus tard le Gordon Highlanders), un régiment cher au cœur de la duchesse puisqu’il avait été établi par ses parents et était basé à Dublin à l’époque où son mari était lord lieutenant. Les sergents étaient accompagnés par le légendaire joueur de cornemuse [Pipe-Major] Alexander Cameron. Ils proposèrent à leur public une « Highland reel » et une danse de l’épée, c’est-à-dire une danse individuelle au-dessus de deux épées croisées. Il s’agissait d’une ancienne danse écossaise, à l’origine des « Highlands reels » développées au cours du XVIIIe siècle. En tant que fille du chef du clan Gordon, cela était tout à fait approprié que le bal de la duchesse revête ce caractère écossais. Sa fille, lady Louise, rappelle : « Je me souviens bien des Gordon Highlanders qui dansèrent des « reels » au bal ; ma mère pensait que cela intéresserait les étrangers de les découvrir, et ce fut le cas… il y avait foule autour des danseurs écossais ». En dehors des danses des Highlands, il y eut probablement de nombreuses valses. Après avoir été coupés du continent pendant si longtemps, les Anglais continuaient à danser comme on le faisait au XVIIIe siècle. Mais, de l’autre côté de la Manche, les modes avaient évolué et la valse, qui était d’abord devenue à la mode en Autriche, faisait désormais fureur. Au départ, le duc de Richmond rechigna à les autoriser et, comme Maria Capel le signale à sa grand-mère, il ne « laissait pas ses filles valser. Mais comme on ne danse rien d’autre ici, il a dû se résigner ». À l’époque du bal de son épouse, on peut supposer qu’il s’était fait une raison et que ses filles furent autorisées à valser (même si cela permettait au cavalier de soulever une dame dans ses bras).

Vêtement et mode

Le bal de la duchesse de Richmond revêtit sans nul doute un côté glamour, renforcé par la présence de tous ces officiers dans leurs uniformes de toutes les couleurs. C’était l’apogée de la période romantique pour les vêtements : la sensibilité des dames et la masculinité des hommes étaient accentuées par ce qu’ils portaient.
Les dames portaient des robes de style Empire en soie ou en satin, avec un large décolleté de forme carrée et de petites manches élégantes. L’apparente simplicité des robes était équilibrée par les détails des ornements : un  goût oriental ou exotique transparaissait parfois à travers des décors étrusques ou égyptiens. On portait des gants et des étoles, et les cheveux étaient relevés en amples chignons, inspirés des coiffures de la Grèce. Les jeunes filles et les enfants étaient revêtus par leur maman de vêtements de mousseline avec des ceintures de soie.
Les années de guerre avaient introduit une allure militaire dans les vêtements des civils, ce qui fait qu’ils avaient l’air de soldats même s’ils ne portaient pas d’uniforme. Comme tenue de soirée, les messieurs portaient des gilets blancs par-dessus leur chemise de lin crêpé, avec une élégante cravate nouée autour du cou. Pour recouvrir le tout, ils portaient une longue veste cintrée, la couleur bleu marine étant devenue la plus habituelle pour une tenue de soirée. Les civils, aussi bien que les officiers, avaient des culottes de satin noir ou de couleur pale, avec des bas blancs. Les souliers étaient noirs, décorés de boucles en argent ou en or, ou un ruban pour les maintenir au pied.
Le prince d’Orange portait sa veste rouge de général de l’armée britannique, avec des parements bleus, tandis que le duc de Brunswick était saisissant dans son uniforme noir-de-jais.

Un messager arrive

Alors que les invités terminaient de souper, le lieutenant Henry Webster arriva, couvert de poussière et portant un important message. Webster, un aide-de-camp du prince d’Orange, venait de couvrir 15 kilomètres au galop depuis Braine-le-Comte. L’huissier lui demanda d’attendre cinq minutes, pour permettre aux convives de quitter la table, soupçonnant que l’apparence de ce jeune officier entrainerait de la panique parmi les dames. Hors d’haleine, Webster pu apercevoir, à travers l’embrasure de la porte, la duchesse de Richmond au bras du prince d’Orange et lady Charlotte Greville à celui du duc de Wellington, qui se dirigeaient vers la salle de bal. Se ruant dans la pièce, il remit le message au prince qui le passa à Wellington sans l’ouvrir. Celui-ci le glissa dans la poche de sa veste. Webster attendit en dehors de la salle de bal, le temps que Wellington prenne connaissance du contenu. À voix basse, Wellington demanda alors à Webster de faire avancer le carrosse du prince pour qu’il puisse rejoindre le quartier général. Très rapidement, la nouvelle se répandit que les Français avançaient et les officiers commencèrent à se retirer les uns après les autres. L’orchestre s’arrêta en plein morceau, à la vue de la piste de danse qu’on désertait. Madan écrivit : « une triste obscurité assombrit le divertissement et des scènes d’adieux suivirent ».
Le duc de Brunswick assura lady Georgiana Lennox que ses « Brunswickers » allaient se distinguer, puisqu’elle leur avait fait l’honneur d’accompagner Wellington lors de leur revue quelques semaines auparavant. Elle fit de tendre adieux au beau lord Hay, un jeune enseigne, qui pourtant la surprit tellement il était excité à l’idée de se battre. Sa sœur, lady Jane, rapporta quelques années plus tard : « Et bien je me rappelle quand nous avons quitté la table du souper, et tout ce qui a immédiatement suivi. Je sais que j’étais dans un état de ravissement : la scène elle-même était si exaltante, et la compagnie si brillante. Je me souviens que, en rejoignant la salle de bal après souper, je jetais un coup d’œil à mon carnet de bal, qui était entièrement rempli avec les noms des cavaliers que j’avais acceptés. Et puis, en levant les yeux, je vis qu’il restait surtout des dames dans la pièce. La mousseline blanche et la tarlatane était visible en abondance, mais le nombre d’uniformes avaient sensiblement diminué ».
Pendant ce temps, la duchesse de Richmond se tenait à la porte et implorait les officiers « de rester une petite heure de plus » et « de ne pas gâcher son bal », tandis que Wellington demandait une carte à son mari. Richmond l’accompagna dans son cabinet de garde-robe et étala une carte sur son lit, avec l’aide de sa fille, lady Louise. En la parcourant, Wellington grogna « Napoléon m’a berné, mon Dieu, il a pris 24 heures d’avance sur moi ». Quand Richmond lui demanda ce qu’il comptait faire, il répondit « j’ai ordonné à l’armée de se réunir à Quatre-Bras, mais ce n’est pas là qu’on l’arrêtera, et, si possible, c’est là que je le combattrais », en plaçant son pouce sur Waterloo. Ensuite, après un rapide adieu, il quitta la maison par une porte latérale. Les autres invités partirent juste après 2 heures du matin et rentrèrent chez eux en empruntant des rues remplies de soldats, à qui l’on ordonnait de se mettre en marche à 4 heures. Lady De Lancey se tint à sa fenêtre et les regarda passer la porte de la ville « et vit partir toute l’armée. L’un après l’autre, les régiments passaient sous la porte et disparaissaient dans la brume du matin ».

La bataille de Quatre-Bras – 16 juin 1815

Le jour suivant vit de féroces combats à Quatre-Bras, un important carrefour reliant Nivelles et Bruxelles avec les positions de Blücher à Ligny. Depuis son bivouac à Charleroi, Napoléon avait ordonné au maréchal Ney de prendre possession de Quatre-Bras. Cependant, l’issue de cette journée de bataille fut confuse, malgré les lourdes pertes dans les deux camps. Trois des invités du bal avaient perdus la vie : le duc de Brunswick, lord Hay et le colonel Cameron, commandant du 92e régiment d’infanterie.

Le samedi 17 juin 1815

Alors que Wellington établissait ses positions à Mont-Saint-Jean, au sud du village de Waterloo, les blessés arrivaient à Bruxelles. Madan écrivit à son père : « Samedi matin, notre attention et celle des Bruxellois fut attirée par ces blessés qui arrivaient par centaines. Je n’ai jamais vu quelque chose de si lugubre. Sous un soleil brulant, des charriots et des charrettes déversaient ces pauvres bougres, certains à qui il manquait un bras, d’autre à qui il manquait une jambe, couverts de sang et de poussière, épuisés et affamés, certains défaillant, d’autres délirant de douleur ».

La bataille de Waterloo – 18 juin 1815

Le dimanche 18 juin, le plan de Wellington était de contenir Napoléon jusqu’à l’arrivée des Prussiens. Le duc de Richmond donna des ordres pour que sa famille fût prête à partir dans les quinze minutes et galopa jusqu’au champ de bataille pour demander au duc de Wellington s’il devait quitter la ville. À deux heures de l’après-midi, les habitants de Bruxelles commencèrent à entendre la canonnade, comme le précise Madan : « Le doute et l’anxiété étaient extrêmes, alors que nous grimpions sur les remparts pour écouter chaque coup de canon. À la maison, la pauvre duchesse faisait pitié, terrifiée à l’idée que le duc était absent, que dix de ses enfants étaient auprès d’elle et que les trois autres étaient sur le front ».
Le duc de Richmond, en homme d’action qu’il était, insista pour regarder la bataille, chevauchant aux côtés de son fils, lord William, qui ne s’était pas encore remis de son accident de cheval. L’historien William Siborne raconte : « Alors que les Enniskillings [un régiment irlandais] s’apprêtaient à traverser la route de Wavre pour charger, un homme en tenue de soirée cria sur leur gauche ‘Votre temps est venu !’ C’était le duc de Richmond ». Le pouls du duc devait battre très fort puisque deux de ses fils participaient au combat : le comte de March était aide-de-camp du prince d’Orange et lord Georges aide-de-camp du duc de Wellington. Après que le prince d’Orange fût blessé, March devint aide-de-camp surnuméraire de Wellington.
A l’heure du thé, Richmond quitta le champ de bataille. Madan écrivit : « À 4 heures, le duc rentra à la maison et rapporta que l’issue semblait favorable, mais qu’on devait tout de même se tenir prêts à partir. Vers 7 heures, alors qu’on s’asseyait pour dîner, un messager arriva pour annoncer que Wellington avait gagné la bataille et que les Français se retiraient. Des officiers blessés arrivaient régulièrement mais ils n’étaient au courant de rien. Vers 10 heures, 8000 prisonniers arrivèrent avec deux aigles et des couleurs. Peu de temps après, un message d’un aide-de-camp du duc de Wellington nous annonça que la victoire était complète ».

Les conséquences

Personne ne ressentit plus que les habitants de Bruxelles l’étendue des ravages, alors que des milliers de blessés arrivaient. Les Alliés avaient 22000 hommes tués ou blessés, les Français environ 37000. Huit des invités du bal de la duchesse de Richmond étaient morts à Waterloo et un autre mourut de ses blessures. Trente-cinq y furent blessés.
Le lendemain de la bataille, le duc de Richmond, lord March et lord George firent le tour du champ de bataille à bord de leur calèche. Peter Soar, le cocher du duc, affirma que c’était une vision qu’il espérait ne jamais revoir. Il prit un grand nombre de trophées et de souvenirs, et ramena un chien désespéré qui était couché sur le cadavre de son maître. Le mardi, c’est lord William qui chevaucha avec son père sur le champ de bataille et, même si les blessés avaient été évacués, il fut consterné par ce qu’il voyait : « Ici reposent entassés ensemble des hommes morts et leurs chevaux ». Le fils de lord Uxbridge, qui avait accouru de Bruxelles à la nouvelle que son père avait perdu sa jambe, écrivit à sa sœur Caroline (la future cinquième duchesse de Richmond) : « J’ai chevauché à travers le champ de bataille l’autre jour, et c’est la vision la plus affreuse que j’ai eu… en résumé, la bataille est quelque chose qu’on n’avait encore jamais vu : tout le monde est soit mort ou soit blessé, et, au lieu de dire qui est mort ou blessé, il est plus simple de dire qui s’est échappé ». (24 juin 1815).
Environ sept semaines après la bataille, le duc de Richmond conduisit les filles Capel sur le champ de bataille, et notamment à la ferme où leur oncle, lord Uxbridge, avait été amputé. Georgiana rapporta à sa grand-mère : « De la maison, nous sommes passés dans le joli petit jardin du propriétaire, au centre duquel la jambe a été enterrée. Il était rempli de hautes herbes que nous avons coupées ».

Trophées de guerre

Alors que les Anglais se prélassaient dans la gloire de la victoire, le sang-froid des Richmond face à l’avancée de l’ennemi ne resta pas sans récompense. Pour leur loyauté et leur décision de rester à Bruxelles et de continuer à vivre comme si de rien n’était, Wellington leur offrit la chaise de campagne de Napoléon, qu’il amenait avec lui dans toutes ses campagnes. Il leur offrit également une bannière du « Champ de mai », qui lui avait été donnée par Louis XVIII. La duchesse reçut une assiette de petit-déjeuner en argent, utilisée pour la dernière fois par Napoléon à la ferme du Caillou, le matin de la bataille. Deux ans plus tard, les Bruxellois reconnaissants lui offrirent un service à thé et à café, en porcelaine peinte des principaux sites de la bataille et des uniformes des différents régiments.

L’héritage

Le bal de la duchesse de Richmond est resté dans l’histoire comme l’un des plus célèbres. Ce qui avait débuté comme une énième fête dans le tourbillon de la vie mondaine bruxelloise se transforma soudainement, devint la scène d’au revoir déchirants et fut définitivement associé à la bataille de Waterloo. Au cours du XIXe siècle, le bal fut immortalisé par lord Byron dans son poème Childe Harold’s Pilgrimage (1812-1818) : « Le bruit d’une fête nocturne se faisait entendre, et la capitale de la Belgique avait rassemblé ses beautés et ses chevaliers dans des appartemens où la clarté resplendissante des lustres faisait briller de belles femmes et des hommes braves ; mille cœurs battaient pour le bonheur ; et quand la musique produisait ses voluptueux accords, des yeux languissans d’amour rencontraient des yeux qui leur parlaient le même langage, et tous se livraient à la joie comme au bruit des instrumens de noce. Mais silence ! écoutez ! un son terrible retentit comme le glas de la mort ! […] Le désordre se met dans les salles de fête ; on va, on court çà et là ; les beautés versent des larmes, tremblent d’effroi ; leurs joues, qui rougissaient il y a une heure aux éloges des jeunes hommes sur leurs grâces et leur fraîcheur, sont devenues pâles comme la mort. Les uns disparaissaient par de soudains départs, emportés par l’ardeur de leurs jeunes cœurs, en laissant échapper des soupirs qui ne seront jamais répétés. Qui peut prévoir si jamais ces yeux pleins d’amour pourront se rencontrer de nouveau, lorsque sur une nuit si délicieuse se lève une aurore si terrible ! »
Dans son roman Vanity Fair (1847-1848), William Thackeray dépeint une merveilleuse évocation du bal avec ses protagonistes, tandis qu’au XXe siècle, plusieurs personnages y assistent dans An Infamous Army, roman de Georgette Heyer publié en 1937, mais aussi dans son roman biographique consacré à sir Harry Smith, The Spanish Bride (1940).
Le bal fut somptueusement reconstitué en 1970 pour Waterloo, le film de Sergei Bondarchuk, produit par Dino de Laurentiis, avec Christopher Plummer dans le rôle du duc de Wellington et Virginia McKenna dans celui de la duchesse de Richmond.
Plus récemment, Bernard Cornwell évoque le bal dans Sharpe’s Waterloo (1990), dans lequel son héros, Richard Sharpe, est l’aide-de-camp qui apporte le message à Wellington.
Chaque année, un bal de charité est organisé par l’ambassadeur du Royaume-Uni à Bruxelles, afin de commémorer la bataille de Waterloo et le bal de la duchesse de Richmond. 

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